Les enjeux de l’accord commercial UE–Inde

La Revue européenne
6 min ⋅ 07/04/2026

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L’expert de la semaine est Pierre Leturcq. Pierre est expert associé auprès des think tanks E3G et IEEP, consultant en affaires européennes et enseignant à Sciences Po. Il est le fondateur et coordinateur du Green Trade Network, un réseau de spécialistes des rapports entre commerce international et protection de l’environnement.


BRIEFING | Par Pierre Leturcq

Les enjeux de l’accord commercial UE–Inde

Le 27 janvier dernier, l'UE et l’Inde ont annoncé la conclusion d’un accord de libre échange, près de vingt ans après l’ouverture des pourparlers. 

Au-delà des concessions commerciales, l’ambition est géopolitique. Il s’agit d’ancrer l’Inde dans une structure commerciale européenne, malgré les tensions autour de l’épineux sujet du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) européen et dans un contexte d’intensification de la concurrence sino-américaine. 

Des concessions importantes, des deux côtés

L’Inde ne représente qu’une part modeste du commerce de biens de l’UE (2,4 % en 2024), ce qui la place au neuvième rang des partenaires de l’Union, loin derrière les États‑Unis (17,3 %), la Chine (14,6 %) ou encore le Royaume‑Uni (10,1 %). 

À l’inverse, le marché européen occupe une position centrale pour New Delhi : l’UE concentre à elle seule 11,5 % du commerce extérieur indien. Sur dix ans, les flux de marchandises entre les deux économies ont progressé de près de 90 %.

L’accord prévoit une réduction progressive des tarifs douaniers imposés par l’Inde sur les produits agroalimentaires européens, notamment  les vins et spiritueux ( de 150 à 20-50% selon les produits), et les les automobiles voitures (de 110% à 10% avec un quota annuel de 250 000 unités) et certains cosmétiques. 

En échange, l’UE réduira ses tarifs douaniers sur près de 99% des importations indiennes. Les droits de douane sur l’huile d’olive importée d’Inde passeront de 45 % à 0 % sur cinq ans. Autre exemple, les tarifs sur les textiles indiens passeront également de 10 à 0%. 

Le coût des frontières carbone

Le MACF reste une source de sensibilité majeure pour New Delhi sur laquelle les négociateurs européens n’ont pas reculé 

  • Le MACF impose aux importateurs de certains produits (acier, ciment, aluminium, etc.) d’acheter des certificats reflétant le prix du carbone qu’ils auraient payé s’ils produisaient dans l’UE. Le montant dû dépend des émissions réelles des produits et du prix du CO₂ sur le marché européen. 

  • Depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, le mécanisme s’applique pleinement et les importateurs doivent acheter et restituer des certificats carbone pour leurs importations couvertes, selon un calcul qui tient compte des allocations gratuites que les producteurs européens continuent de recevoir et qui diminuent graduellement jusqu’à 2035. 

  • La Commission européenne a proposé le 17 décembre dernier une extension du MACF à des produits plus en aval des chaînes de valeur comme les machines à laver ou certains composants automobiles, qui pourrait entrer en vigueur dès 2028. 

L’Inde, mais aussi le Brésil, l’Afrique du Sud ou la Chine, critiquent le MACF qu’ils jugent discriminatoire. D’où une tension structurelle : l’UE se veut championne de l’ouverture commerciale, tout en recourant de plus en plus à des outils unilatéraux comme le MACF pour verdir ses importations, au risque d’alimenter des accusations de protectionnisme vert.

L’Inde figure parmi les pays les plus exposés au mécanisme, en raison de ses exportations d’acier et d’aluminium vers l’UE. 

  • “L’Inde s’est montrée très préoccupée par le MACF et a tenté d’obtenir, dans le cadre des négociations de l’accord, des engagements bilatéraux de l’UE. L’UE n’a toutefois accordé aucune préférence spécifique à l’Inde (ce que le MACF ne permet d’ailleurs pas), et la proposition indienne d’un mécanisme de rééquilibrage autorisant des représailles unilatérales n’a pas été retenue”, précise Nicolas Köhler Suzuki, chercheur associé à l’Institut Jacques Delors.

  • L’Inde craignait, au cours des négociations commerciales, que l’UE n’accorde des exemptions aux États‑Unis dans le cadre de son accord avec le président Donald Trump, ce qui l’aurait défavorisée.

L’UE promet d’appliquer le MACF dans le strict respect du principe de nation la plus favorisée de l’OMC, avec des critères transparents et non discriminatoires basés sur l’intensité carbone des produits, non sur leur origine. Cette promesse ne modifie rien concrètement, la législation européenne interdisant déjà d’accorder un traitement différencié en matière de MACF à certains pays.

La sensibilité indienne s’explique par le poids du marché européen pour l’acier indien — environ 60% des exportations indiennes d’acier — alors que l’acier indien est estimé 30–50% plus carboné que la moyenne mondiale.

Par ailleurs, l’UE promet de mobiliser 500 millions d’euros pour aider l’industrie indienne – en particulier l’acier, le ciment et l’aluminium – à réduire ses émissions, alors que ces secteurs sont à la fois centraux dans les échanges bilatéraux et directement exposés au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). 

  • Cette enveloppe poursuit deux objectifs : soutenir la transition climatique de l’Inde et limiter les tensions commerciales en réduisant l’écart d’empreinte carbone entre producteurs européens et indiens. 

  • Cette approche marque une évolution intéressante : le MACF n’apparaît plus seulement comme un instrument défensif destiné à protéger le marché européen, mais aussi comme un levier de coopération industrielle. 

En finançant la décarbonation de secteurs clés en Inde, l’UE tente de transformer une source de friction commerciale en terrain de partenariat, et de préparer, à terme, une convergence progressive des standards bas carbone et des systèmes de mesure, de reporting et de vérification des émissions industrielles.


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Constructeur automobile français depuis 127 ans, Renault Group mise toujours sur la France. Fort d’un ancrage industriel historique, Renault Group investit sur le territoire national dans de nouvelles chaînes de valeur pour soutenir une production décarbonée en France et en Europe.

Le pôle ElectriCity, dans les Hauts-de-France, en est l'illustration la plus récente. En 15 mois, l’usine de Douai a produit 100 000 Renault 5 électriques, conçues, développées et assemblées en France. Une performance industrielle qui a convaincu Nissan, Mitsubishi, puis Ford d’y confier la production de leurs propres véhicules électriques.

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Ce qu’il ne fallait pas manquer

ÉNERGIE • Les récentes frappes américaines contre l’Iran ont provoqué une hausse d’environ 60 à 70 % des prix du pétrole et du gaz dans l’UE en l’espace d’un mois. Cette envolée alimente les craintes de pénuries de diesel et de kérosène.

Sur les trente premiers jours du conflit, la facture d’importation d’énergies fossiles de l’UE s’est déjà alourdie d’environ 14 milliards d’euros, accentuant la pression sur les budgets publics comme sur les ménages.

À la suite de la pandémie de Covid-19 et de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les États membres avaient déployé d’importants plans de soutien, au prix d’un endettement accru et d’une plus grande vulnérabilité des finances publiques face à de nouveaux chocs de prix.

Dans ce contexte, le commissaire européen à l’économie, Valdis Dombrovskis, a appelé les ministres des finances à privilégier des mesures d’urgence ciblées et temporaires, mettant en garde contre les risques budgétaires qu’impliquerait un recours excessif à la dépense publique.

Parallèlement, les ministres des finances de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal et de l’Autriche ont invité la Commission européenne à instaurer une taxe exceptionnelle à l’échelle de l’UE sur les entreprises énergétiques. 

Ils proposent un dispositif inspiré de la “contribution de solidarité” de 2022, qui imposait une taxe de 33 % sur les profits exceptionnels du secteur pétrolier et gazier dépassant de plus de 20 % la moyenne des quatre années précédentes.

Pour soulager l’industrie, la Commission a également présenté une première série d’ajustements du système d’échange de quotas d’émission (ETS). Les installations concernées supportent actuellement un coût du carbone d’environ 75 € par tonne de CO2, qui s’ajoute à des prix de l’énergie déjà élevés.

La réforme prévoit une modification de la réserve de stabilité du marché, qui, depuis 2015, retire des quotas lorsque les stocks dépassent un certain seuil afin de soutenir le prix du carbone. 

Elle supprime en particulier l’invalidation automatique des quotas détenus dans la réserve de stabilité de marché, autorisant ainsi une plus grande accumulation de quotas et donc une plus grande marge de manœuvre pour les réinjecter sur le marché en cas de flambée des prix.

COMMERCE • Donald Trump a annoncé un ajustement des droits de douane sur les importations de métaux et de produits pharmaceutiques, revenant sur certaines des mesures les plus sévères du Liberation Day et rapprochant les États-Unis de la structure tarifaire prévue par l’accord de Turnberry conclu avec l’UE.

De nombreux produits dérivés de l’acier, auparavant taxés à 50 %, sont désormais ramenés à 15 %, tandis que d’autres voient leurs droits réduits à environ 25 % — un niveau encore supérieur au seuil de Turnberry, mais nettement inférieur à celui en vigueur auparavant.

S’agissant des produits pharmaceutiques, Washington a confirmé un droit de douane de 15 % sur les médicaments innovants importés de l’UE, en lieu et place des taux beaucoup plus élevés envisagés pour les pays ne bénéficiant pas d’accords comparables, s’alignant ainsi sur le plafond fixé à Turnberry.

Le Parlement européen a adopté sa position sur l’accord il y a deux semaines, subordonnant l’approbation de l’accord commercial UE–États-Unis à la suppression ou à la réduction substantielle des droits “excessifs” sur les dérivés de l’acier et de l’aluminium par rapport aux niveaux convenus dans l’accord de Turnberry.

L’accord entre désormais en négociations interinstitutionnelles entre le Parlement, la Commission et le Conseil, où ces conditions seront examinées de près.


Les lectures de la semaine 

  • Ce papier pour Bruegel soutient que l’Europe est relativement protégée d’une pénurie gazière immédiate liée au choc iranien, mais reste exposée aux risques de prix élevés et de tensions sur le marché du GNL. Il recommande d’éviter les contrôles généralisés des prix ou un retour au gaz russe, et de privilégier plutôt le remplissage des stocks, la coordination avec les acheteurs de GNL, l’accélération de l’électrification et un soutien ciblé aux ménages vulnérables.

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