Le 'Buy European' dans la défense : trop tôt ou trop tard ?

La Revue européenne
7 min ⋅ 10/02/2026

Bonjour. Nous sommes le 10 février et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn

Un évènement à Bruxelles. Le 26 février, l’Institut d’études européennes et le Centre de droit européen de l’Université libre de Bruxelles accueilleront une discussion sur l’effet direct en droit de l’Union européenne avec le professeur Daniele Gallo (LUISS University). La discussion sera modérée par notre ami Paul Dermine. Inscrivez-vous ici.

L’expert de la semaine. Benoit Cormier est Managing Director chez Teneo à Bruxelles, spécialisé en affaires européennes et internationales, défense, concurrence et communication. En tant que diplomate français, il a auparavant été en poste à Washington, Hong Kong et Bruxelles, et a travaillé pour la Banque mondiale ainsi que la Commission européenne.


BRIEFING | Par Benoit Cormier

‘Buy European’ dans la défense : trop tôt ou trop tard ?

Le 1er février, le commissaire au marché intérieur Stéphane Séjourné s’est joint à 1 141 chefs d’entreprise pour cosigner une tribune publiée dans plusieurs grands journaux du continent appelant à un tournant “Buy European” dans les dépenses publiques de l’UE, qu’il s’agisse d’industrie, de numérique ou de défense.

Le concept de préférence européenne, l’idée que l’argent européen doit d’abord profiter aux acteurs européens, gagne du terrain.

Cette tribune intervient alors que la Commission européenne doit présenter, au cours du mois de février, le Industrial Accelerator Act (IAA).

Ce texte vise à soutenir la décarbonation et la compétitivité des industries à forte intensité énergétique et à faire passer la part de l’industrie dans le PIB de l’UE de 16 % à 20 %. Il inclura des exigences “Made in Europe” dans la dépense publique pour favoriser les investissements verts.

Un changement d’humeur ?

La discussion prend une résonance particulière dans le domaine de la défense. En 2022, les États membres de l’UE ont acheté 78 % de leurs équipements de défense en dehors de l’Union. L’équivalent européen du “Buy American Act” n’a pas encore vu le jour.

Ces dernières semaines, le débat s’est intensifié depuis que Bruxelles a dévoilé un mécanisme de prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine sur 2026‑2027, comportant une règle dite en “cascade” visant à favoriser en priorité le matériel fabriqué en Ukraine, dans l’UE ou dans les pays de l’EEE associés, tout en ménageant une certaine flexibilité si l’offre locale ne suffit pas.

Les enjeux sont doubles.

  • Financiers : l’Europe cherche à se réarmer alors que la marge budgétaire des États membres est réduite et que le prochain cadre financier pluriannuel (2028‑2034) commence à se dessiner.

  • Politiques : les États membres divergent sur l’intensité à donner au levier “Buy European”, tiraillés entre la rapidité de livraison des systèmes américains et le risque de perdre toute autonomie s’ils ne décident pas assez vite.

Un slogan habile, face à la contrainte budgétaire

La contrainte financière est claire. L’Europe doit se rééquiper rapidement sans alourdir des budgets nationaux déjà sous tension.

D’où la volonté de la Commission de proposer une architecture budgétaire plus légère, de nouvelles ressources propres et des contributions nationales stables, en finançant la défense par des prêts et instruments innovants plutôt que par des subventions.

C’est la logique du prêt à l’Ukraine : deux tiers (60 milliards €) dédiés aux besoins militaires, un tiers (30 milliards €) à l’appui budgétaire, avec une préférence européenne qui oriente les commandes vers les fournisseurs de l’UE et de l’EEE sans en faire une obligation stricte.

Il s’agit d’une politique industrielle par la demande, et non plus seulement par la subvention, étroitement liée à la compétitivité et à la sécurité.

De même, l’instrument SAFE (Security Action for Europe), adopté en mai 2025 pour un montant de 150 milliards €, finance les investissements conjoints de défense via des prêts à faible taux et un cofinancement.

SAFE fait de l’achat européen la norme, avec une flexibilité si la production européenne ne suffit pas encore. Dix‑huit États membres ont déjà manifesté leur intérêt, dont la Pologne à hauteur d’environ 45 milliards € pour la défense aérienne, les drones et l’artillerie.

S’il soutient la demande, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) agit sur l’offre. Finalisé en décembre 2025 en attendant le prochain budget pluriannuel, il mobilise 1,5 milliard € sur 2025‑2027 pour développer les capacités de production, élargir les lignes d’assemblage et lever les goulets d’étranglement.

Un instrument spécifique de 300 millions € pour l’Ukraine vise à intégrer les entreprises ukrainiennes dans l’écosystème européen de défense — une autre forme concrète de préférence européenne.

Divisions et pragmatisme

Sur le plan politique, la situation reste contrastée.

La France plaide pour une position ferme en faveur du “Buy European”, tandis que l’Allemagne, seul pays doté de moyens budgétaires significatifs, mais encore réticente à les mobiliser, et d’autres États dits frugaux ont exigé des clauses de flexibilité pour permettre à Kiev d’acheter des systèmes non européens disponibles plus rapidement.

La Commission a tranché par une voie médiane : préférence majoritaire pour les produits européens, assortie d’une soupape pour les besoins urgents.

Ce compromis reflète la réalité du terrain : l’industrie européenne monte en puissance, mais ne peut pas encore répondre à l’ensemble de la demande, notamment là où elle manque de capacités domestiques.

Tous les regards se tournent désormais vers la proposition budgétaire à long terme de la Commission, qui revoit la structure des rubriques, simplifie les programmes et érige la compétitivité et la sécurité en piliers centraux.

Concrètement, il s’agit d’aligner recherche (Horizon), montée en échelle industrielle et action extérieure dans un ensemble défense‑sécurité cohérent, plus flexible et plus réactif face aux crises.

Ce budget devra être adopté à l’unanimité par le Conseil et approuvé par le Parlement. Les négociations porteront sur la taille, la gouvernance et la supervision du dispositif. Mais la tendance est nette : la défense n’est plus un poste marginal, elle devient le cœur stratégique du budget européen.

Reste une question cruciale : l’UE créera‑t‑elle de nouvelles ressources propres pour financer durablement la défense et honorer ses dettes ? La réponse s’esquisse déjà avec le cas ukrainien.

Le prêt de 90 milliards € à l’Ukraine est le laboratoire où « préférence européenne » et urgence de guerre se rencontrent. La répartition des commandes par Kiev et la capacité des industriels européens à livrer rapidement détermineront si les capitales européennes renforceront, ou non, la logique de préférence dans les futurs instruments de l’UE.

Cela influencera aussi le récit politique : la préférence européenne a‑t‑elle ralenti l’aide ou, au contraire, renforcé la capacité du continent à produire ?

Ce qu’il faut surveiller

Deux lignes de fracture seront déterminantes pour l’avenir de la préférence européenne :

  • La capacité industrielle. SAFE et EDIP peuvent donner l’avantage aux fournisseurs de l’UE, mais seule une montée en puissance soutenue convaincra les sceptiques que la préférence ne rime pas avec retard ou surcoût.

  • La géopolitique. Si les livraisons américaines restent plus rapides dans certains domaines, les États membres devront trancher : peut‑on encore se reposer sur l’administration Trump comme garant de sécurité ?

Le véritable test pour Bruxelles sera de démontrer qu’une préférence européenne accélère les livraisons à terme, en développant la base industrielle de défense du continent. L’enjeu est d’en faire non plus seulement un principe stratégique, mais un plan opérationnel, capable de fonctionner en situation de guerre.


LEGAL CHECKING | Avec Les Surligneurs

L’absence du traité de Lisbonne aurait-elle permis à la France de bloquer l’accord avec le Mercosur ?

Nicolas Dupont-Aignan a récemment affirmé que, “si le NON des Français au référendum de 2005 sur la Constitution européenne avait été respecté, la France disposerait d’un vrai droit de veto contre le Mercosur”.

En réalité, le texte rejeté en 2005 était le traité établissant une Constitution pour l’Europe, et non le traité de Lisbonne adopté ultérieurement, même si ce dernier en reprend certains éléments.

Surtout, la politique commerciale commune relevait déjà, avant Lisbonne, de la compétence exclusive de l’Union, avec des accords commerciaux adoptés à la majorité qualifiée, sans veto national sur ce volet. Lisbonne a principalement élargi le champ de cette politique, sans retirer un droit de veto qui n’a jamais existé.

Cependant, l’accord global avec le Mercosur comprend bien des volets relevant à la fois de compétences exclusives et de compétences partagées.

Pour le faire avancer, l’Union européenne l’a scindé en deux textes : un accord commercial relevant de sa seule compétence, et un accord de partenariat “mixte” nécessitant l’unanimité – qui ne pourra donc pas entrer en vigueur sans l’accord de la France. Cette pratique de “splitting” existait déjà avant Lisbonne.

En savoir plus ici.


IN CASE YOU MISSED IT

Ce qu’il ne fallait pas manquer

SANCTIONS Le 6 février, la Commission a proposé un 20e paquet de sanctions contre la Russie. Il inclurait potentiellement une interdiction généralisée des services maritimes européens pour tout navire transportant du pétrole brut russe, quel que soit le prix de vente.  

Cela signifie que les assureurs, financiers et autres prestataires européens ne pourraient plus travailler avec les pétroliers transportant du pétrole russe, remplaçant de facto le système actuel de plafonnement des prix du G7. L’objectif est de réduire davantage les revenus pétroliers de Moscou et de limiter son accès au transport maritime mondial. 

Le paquet élargit également les sanctions financières et commerciales : une vingtaine de banques russes supplémentaires, ainsi que plusieurs banques étrangères aidant Moscou à contourner les sanctions, seraient ajoutées à la liste noire ; de nouvelles interdictions d’exportation viseraient certains biens et services industriels, et de nouvelles interdictions d’importation cibleraient des métaux, des produits chimiques et des matières premières critiques.  

Enfin, des dizaines de navires supplémentaires de la “flotte fantôme” russe utilisée pour contourner les sanctions seraient listés. Le paquet doit encore être approuvé à l’unanimité par les gouvernements de l’UE.

MAGA Le Financial Times rapporte que le département d’État américain se prépare à financer des think tanks et des associations alignés sur le mouvement MAGA à travers l’Europe afin de promouvoir les positions de Washington et de contrer les menaces perçues contre la liberté d’expression, à l’approche du 250e anniversaire des États‑Unis.  

Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, a rencontré des groupes de droite, notamment des représentants de Reform UK, pour canaliser des fonds vers des campagnes s’opposant à l’Online Safety Act britannique et au Digital Services Act de l’UE, que l’administration Trump présente comme hostiles à la liberté d’expression et aux intérêts technologiques américains. 

BCE La BCE a laissé inchangés ses trois principaux taux lors de sa réunion de février, maintenant le taux de refinancement principal à 2,15%, le taux de dépôt à 2,0% et le taux de la facilité de prêt marginal à 2,4%. 

Les taux directeurs de la zone euro restent donc nettement inférieurs à ceux des États‑Unis, où la Réserve fédérale maintient la fourchette cible des Fed funds entre 3,5% et 3,75%, avec un taux effectif d’environ 3,64%.  

Cette décision intervient alors que le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a annoncé son départ en juin 2026, intensifiant la compétition pour les postes clés à la BCE et les manœuvres en vue de la succession de Christine Lagarde à l’échéance de son mandat en 2027.

COMPET Les dirigeants européens se réuniront le 12 février au château d’Alden Biesen pour une ‘séance de réflexion’ informelle du Conseil européen consacrée à la compétitivité, à la politique industrielle et à la réponse européenne aux subventions américaines et chinoises. 

Enrico Letta et Mario Draghi seront présents pour discuter du prolongement de l’agenda de long terme esquissé par leurs rapports.

Dans ce contexte, Ursula von der Leyen profite du sommet pour rallier des soutiens à un “marché unique plus fort et plus profond” avec nettement moins de lourdeurs administratives, présentant la déréglementation comme un levier essentiel de croissance et d’investissement.  

Elle devrait appeler à lever les barrières nationales restantes dans les services et les marchés de capitaux, à simplifier les règles de l’UE pour les PME et à promouvoir une véritable union de l’épargne et de l’investissement pour orienter l’épargne européenne vers les projets verts et numériques, tout en avertissant qu’une réglementation fragmentée laisse l’UE stratégiquement vulnérable.

HCSP Un rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan alerte sur la puissance du “rouleau compresseur” chinois qui menace l’ensemble du tissu industriel européen, y compris les secteurs de pointe historiquement dominés par l’Europe. 

Il met en évidence des écarts de coûts de production de 30 à 40%, pouvant dépasser 60%, que ni montée en gamme ni productivité ne peuvent compenser durablement. 

Jugeant les mesures européennes actuelles trop sectorielles, il préconise un changement de “logiciel”, incluant un droit de douane européen global d’environ 30% sur l’ensemble des importations chinoises pour répondre à cette menace systémique.


Les lectures de la semaine 

  • Sur leur nouveau Substack, The Two Cents, Hanno Lustig et Romain Wacziarg avertissent que l’UE s’expose à des dérives en émettant de la dette commune sans cadre budgétaire solide, au risque d’affaiblir la discipline fiscale et de créer une quasi-union budgétaire sans cadre politique adapté.

  • Dans une note publiée par l’ECIPE, Fredrik Erixon et ses co-auteurs proposent dix pistes pour approfondir les marchés de capitaux de l’UE.

  • Une autre publication de l’ECIPE d’Andrea Dugo et Dyuti Pandya s’intéresse à la stratégie industrielle taïwanaise et à ses leçons pour l’Europe.

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