Bonjour. Nous sommes le 2 mars et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.
Experts de la semaine. Le briefing de cette semaine est rédigé par Hanno Lustig et Romain Wacziarg. Romain est professeur d’économie à l’UCLA et rédacteur en chef du Journal of the European Economic Association (JEEA). Hanno est professeur de finance à la Stanford Graduate School of Business et chercheur associé au National Bureau of Economic Research (NBER). Cet article est une version adaptée et traduite de “Europe’s Folly”, paru dans leur excellente newsletter The Two Cents.
BRIEFING | Par Romain Wacziarg et Hanno Lustig
En décembre 2025, la Belgique a réussi à bloquer une initiative européenne, menée par l’Allemagne, visant à saisir plus de 200 milliards d’euros d’actifs russes détenus en Belgique pour financer l’effort de guerre ukrainien.
L’UE a décidé d’emprunter 90 milliards d’euros en émettant de la dette commune européenne, sans le consentement unanime de tous les États membres — une première. Était-ce une bonne idée ? Nous ne le pensons pas.
La Belgique craignait des représailles sur les 19 milliards d’euros d’actifs européens détenus en Russie, qu’une garantie partielle aurait suffi à couvrir.
L’UE s’est engagée dans une aventure risquée : elle peut désormais émettre davantage de dette commune adossée au budget européen sans obtenir l’accord de tous les États membres. Cette initiative est dangereuse, car l’émission de dette commune pourrait fragiliser davantage la légitimité des institutions européennes.
Pourquoi l’Italie et la France ont-elles soutenu l’émission de dette commune ? Il aurait été bien moins coûteux d’offrir à la Belgique des garanties contre d’éventuelles réclamations russes — par exemple en mobilisant une partie des actifs confisqués.
La France et l’Italie ont fait leurs calculs et ont saisi une opportunité de forcer l’Allemagne à accepter davantage d’émissions communes à l’avenir. Résultat : l’UE s’est rapprochée d’une union budgétaire improvisée et incomplète, dépourvue de garde-fous institutionnels et de contrôle démocratique.
Plusieurs gouvernements européens, notamment en Italie et en France, ont déjà épuisé la plupart de leurs marges de manœuvre budgétaires, après avoir multiplié les promesses coûteuses envers les générations plus âgées.
En France, le gouvernement n’a fait adopter son budget qu’en renonçant à une réforme controversée du système de retraite : l’âge légal est ainsi repassé à 62 ans, contre 67 ans en Allemagne. La manière responsable de recréer des marges de manœuvre budgétaires consiste à réformer les systèmes de retraites, non à faire peser la charge sur les pays plus vertueux au moyen d’une dette commune européenne.
Au lieu d’assumer ce choix, nombre de gouvernements européens ont émis une dette massive, transférant ainsi la charge des dépenses actuelles vers les jeunes et les générations futures (qui ne votent pas). Mais cet endettement devient coûteux lorsque les taux montent : Quand ces pays augmentent fortement leurs emprunts, les taux exigés sur leurs obligations d’État montent eux aussi.
Des pays comme la France et l’Italie cherchent donc désespérément à desserrer la discipline budgétaire imposée par les marchés. L’émission de dette commune leur permet de s’y soustraire partiellement. Depuis que la BCE a commencé à réduire son bilan en 2022, les taux français réagissent plus fortement aux mauvaises nouvelles budgétaires nationales, ce qui inquiète Paris.
Autrement dit, les marchés ont fait passer la France du “cœur” à la “périphérie” de la zone euro. L’émission de dette commune pourrait lui permettre de retrouver des taux plus bas, en transférant une partie du risque vers les contribuables des pays plus vertueux.
L’Union européenne et la zone euro n’ont jamais été conçues comme une union budgétaire.
Les traités ont explicitement évité de centraliser le pouvoir fiscal à Bruxelles : l’UE est un club d’États souverains sur le plan budgétaire, et la souveraineté budgétaire ne se combine pas aisément avec le fédéralisme budgétaire.
Des pays souverains n’émettent pas de dette commune, même pour financer des biens publics comme la défense, pour la même raison que des colocataires n’ouvrent pas une carte de crédit commune pour leurs dépenses partagées : cela n’est viable que si chacun peut contrôler les dépenses des autres.
Or, l’UE n’a jamais réussi à imposer de véritables contraintes sur les déficits et la dette des États membres, malgré les dispositions prévues depuis Maastricht. Les exceptions sont devenues la norme — y compris pour des grands pays comme la France.
Moralité : il ne peut y avoir d’émission commune sans véritable union budgétaire. Et, dans le contexte politique actuel, une telle union est hors de portée.
Une union budgétaire donnerait aux institutions européennes le pouvoir de lever l’impôt et de dépenser avec le consentement des citoyens. Mais les Européens ont des préférences très divergentes en matière de dépenses et de fiscalité, rendant tout accord improbable.
Il n’existe aujourd’hui aucune instance démocratique capable de trancher les différends budgétaires à l’échelle de l’UE. Dans ce contexte, mettre la charrue avant les bœufs — c’est‑à‑dire créer une dette commune avant une union budgétaire — risque d’alimenter encore davantage le ressentiment populiste dans les pays du cœur de l’Europe.
Une union budgétaire implique nécessairement des transferts fiscaux du centre vers la périphérie, comme on commence déjà à le constater, au risque de nourrir le ressentiment des contributeurs nets.
Le rapport Draghi a plaidé pour l’émission de dette commune afin de financer des biens publics européens : énergie, défense, etc. Mais la dette commune ne crée pas d’espace budgétaire supplémentaire à l’échelle européenne ; elle ne fait que réallouer l’espace budgétaire existant, du centre vers la périphérie, en permettant aux pays les plus endettés d’emprunter à moindre coût. Elle avantage les pays périphériques au détriment du cœur plus discipliné en matière de finances publiques.
Les obligations allemandes se négocient actuellement avec une prime, même après ajustement du risque de défaut, car elles sont perçues comme sûres et liquides. Cette prime constitue une source de revenus importante pour le Trésor allemand.
Si d’autres pays souhaitent bénéficier d’un tel avantage, la meilleure voie serait de réduire leurs déficits plutôt que de miser sur la mutualisation.
La Belgique n’a pas remporté une victoire pour les petits pays ; elle a permis à la France et à l’Italie de défendre les intérêts de leurs retraités, à qui l’on continue de promettre des pensions généreuses et un système de santé bon marché.
Dans les années à venir, l’UE émettra sans doute davantage de dette — y compris de la dette commune —, transférant ainsi la charge des retraites et des dépenses de santé vers les générations futures, et du Sud vers le Nord de l’Europe.
Les Dialogues économiques européens (contenu partenaire)
What’s up EU était partenaire média des Dialogues économiques européens organisé par le MEDEF et CommStrat à Bruxelles le 24 février.
La première table ronde (simplification et compétitivité : pour une Europe de l’efficacité) a vu débattre Markus Beyrer (BusinessEurope), Isabelle Dijan (AFJEL) et Sylvie Matelly (Institut Jacques Delors).
Les échanges ont souligné l’urgence de rendre l’économie européenne plus lisible et compétitive pour éviter l’insignifiance contre laquelle met en garde Mario Draghi. Les règlements Omnibus vont dans la bonne direction, mais il faut que ces textes se traduisent plus rapidement en actes pour les entreprises européennes.
La deuxième table ronde (souveraineté et coopération : une Europe de la puissance partagée) a réuni Fabrice Le Saché (MEDEF), Sophie Batas (Dassault Systèmes), François-Xavier Bellamy (Parti populaire européen) et Sylvie Matelly (Institut Jacques Delors).
Dans un “moment français” qu’il faut parvenir à saisir, la souveraineté européenne doit être fondée sur la préférence européenne, le financement de l’innovation, la protection contre les lois extraterritoriales et l’indépendance technologique.
MERCOSUR • Conformément au vote du Conseil de l’UE en janvier, la Commission européenne a décidé d’appliquer à titre provisoire le pilier commercial de l’accord UE‑Mercosur (l’Accord commercial intérimaire), bien que le Parlement européen ait renvoyé l’ensemble de l’accord (l’Accord commercial intérimaire et l’accord de partenariat UE‑Mercosur) devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
Sur le plan juridique, l’accord est considéré comme relevant en grande partie de la compétence exclusive de l’UE, ce qui permet au Conseil de l’UE d’autoriser sa signature et son application provisoire à la majorité qualifiée, sans ratifications nationales.
L’application provisoire “est un acte du Conseil (représentant les États membres de l’UE) (…) qui laisse à la Commission (chargée de la mise en œuvre des accords commerciaux de l’UE) peu ou pas de marge d’appréciation quant à la décision d’engager cette procédure”, note le chercheur Alexandre Lejeune dans un billet pour le European Journal of International Law.
Sur le plan politique, cette décision a provoqué de vives critiques de la part de la France, des lobbies agricoles et des organisations de la société civile, qui estiment que la mise en œuvre de l’accord avant le vote du Parlement constitue un déni de démocratie inacceptable et rompt avec la pratique post‑Lisbonne selon laquelle le Parlement doit d’abord donner son consentement pour les grands accords commerciaux mixtes.
Les partisans de l’application provisoire, dont Ursula von der Leyen et les groupes favorables au commerce au Parlement, considèrent qu’il s’agit d’une réponse nécessaire à la pression concurrentielle intense sur les marchés du Mercosur, ainsi qu’un moyen d’éviter de nouveaux retards pendant que la Cour examine l’accord.
Comme l’a souligné Ursula von der Leyen le 27 février, ” l’application provisoire est, par nature – provisoire. C’est dans le nom même. Conformément aux traités de l’UE, l’accord ne peut être pleinement conclu qu’une fois que le Parlement européen a donné son consentement.”
Si le Parlement européen refuse de donner son consentement à l’accord commercial, l’UE devra y mettre fin. Le Conseil serait alors tenu de résilier l’accord et d’abroger sa décision relative à la signature et à l’application provisoire.
CONCURRENCE • Alors que les gouvernements européens débattent du “Made in Europe” et des subventions dans le cadre du projet de Fonds européen de compétitivité, avant le prochain sommet du Conseil européen en mars, la politique de contrôle des concentrations retient un peu moins l’attention.
En 2025, la Commission a lancé une révision de ses principales lignes directrices en matière de contrôle des concentrations. Un projet est attendu pour le printemps 2026, en vue d’une adoption probable d’ici 2027.
Ce 25 février, la Tchéquie, l’Estonie, la Finlande, l’Irlande, la Roumanie et la Slovénie ont appelé à des règles “solides et efficaces” ainsi qu’à une “ application rigoureuse ” en matière de droit de la concurrence.
Le non-paper met en garde : “un assouplissement de la politique de concurrence n’est pas la réponse à la concurrence déloyale des pays tiers.” Il rejette aussi une demande ancienne de consolidation portée par les opérateurs télécoms : “le lien empirique entre une plus forte concentration et incitations à l’investissement sur les marchés des télécommunications est, au mieux, peu concluant.”
MERZ • Friedrich Merz entreprend une tournée de diplomatie commerciale afin de positionner l’Allemagne comme interlocuteur clé de l’UE tant avec Washington qu’avec Pékin.
À Washington cette semaine, il prévoit de demander au président Donald Trump des éclaircissements juridiques et politiques sur le nouveau régime tarifaire américain et sa compatibilité avec l’accord commercial avec les États-Unis, en soutenant que les entreprises ont besoin de prévisibilité.
À Pékin la semaine dernière, Merz a appelé à un partenariat économique “équilibré, fiable, réglementé et équitable”, exhortant Xi Jinping à s’attaquer à la surcapacité, à mieux encadrer les subventions et à permettre une appréciation de la monnaie.
Pour Bloomberg, Ben Sills soutient que, si les dirigeants de l’UE ne prennent pas les décisions collectives difficiles que Mario Draghi juge nécessaires pour éviter une “lente agonie”, l’UE pourrait peu à peu se déliter. Elle est en effet menacée par une politique américaine agressive et instable, par un détricotage nationaliste de Schengen et du marché unique, et par une perte graduelle de pertinence géopolitique à mesure que les vétos et l’inaction sapent sa capacité d’action.
Dans une tribune pour l’ECIPE, Matthias Bauer estime que plutôt que de faire des règles de protection des droits de l’homme des cibles commodes de l’effort de simplification réglementaire, l’Union européenne devrait s’attaquer au vrai problème : le coût considérable de la fragmentation du marché unique.