Discussion avec Jérémie Gallon, McLarty Associates

La Revue européenne
4 min ⋅ 20/07/2023


C’est chez Positano, table italienne bien connue du quartier européen de Bruxelles, que What’s up EU a retrouvé Jérémie Gallon. Jérémie est associé chez McLarty Associates et dirige l’antenne européenne de cette firme spécialisée dans la “private sector diplomacy”.

McLarty fait partie des cabinets qui, à l'instar de Albright Stonebridge, The Cohen Group ou Rasmussen Global, ont été fondés par d’anciennes personnalités politiques de premier plan. Le cabinet se spécialise dans le conseil géopolitique, un secteur que certains qualifieraient de political risk. 

De la même manière que les acteurs privés sont conseillés par des cabinets de conseil sur des aspects liés la stratégie de l’entreprise ou des banquiers d’affaires sur des questions d’ordre financier, nous accompagnons nos clients sur les questions géopolitiques et les aidons à trouver la meilleure manière d’y répondre”, explique Jérémie. 

Le cabinet trace ses origines à Kissinger Associates, fondé en 1982 à Washington par l’ancien secrétaire d’État et artisan du rapprochement entre les États-Unis et la Chine, dont Jérémie Gallon a publié une biographie chez Gallimard en 2021. Suite à l’association entre Kissinger et Mack McLarty, ancien directeur de cabinet de Bill Clinton à la Maison Blanche, le cabinet devient Kissinger McLarty Associates, avant que les deux associés ne se séparent en 2008. McLarty Associates est racheté en 2021 par Ankura, et dispose de bureaux à Bruxelles depuis 2018. 

À l’instar de Jérémie Gallon, les anciens diplomates y sont nombreux, aux côtés d’universitaires et de think tankers. “Les Etats ne sont pas les seuls à être confrontés aux réalités géopolitiques. Là où l’Etat est guidé par un ministère des affaires étrangères, les entreprises ont également besoin de conseils d’experts en la matière”, ajoute-t-il. Si le secteur du conseil géopolitique est bien établi à Washington, il est encore en plein développement à Bruxelles.

Pour McLarty Associates, il s’agit d’analyser et d’expliquer l’Union européenne à de grandes entreprises internationales. Pour celles-ci, l’Europe est un grand marché dont on ne peut se passer, et Bruxelles son épicentre réglementaire qu’il faut suivre au sismographe. Dans un monde où les entreprises sont de plus en plus confrontées à des questions géostratégiques, les sujets ne manquent pas.

Les hauts et les bas de la relation avec Washington sont un motif d’inquiétude, notamment pour les secteurs clés de la green tech et des semi-conducteurs. “Sur l’Inflation Reduction Act, je ne crois pas que la bataille est perdue. Mais soyons honnêtes, la réponse européenne n’est pas à la hauteur de nos ambitions en matière de transition écologique et d’autonomie stratégique”, avance Gallon. 

Le sujet est à la fois industriel et éminemment géopolitique. “L’Europe paie plusieurs décennies d’absence d’anticipation. La Commission européenne est une technocratie efficace, mais ce n’est pas à elle d’insuffler une vision stratégique de ce que doit être notre continent dans trente ans. C’est aux politiques, tant au niveau européen qu’au niveau national, de porter une telle vision.

Le positionnement de l’UE par rapport à la Chine est également un sujet majeur pour les entreprises européennes comme internationales. “L’année 2020, qui coïncidait avec la fin du règne d’Angela Merkel, a réellement été la dernière année de naïveté stratégique à l’égard de la Chine. On a observé depuis un changement assez net vis-à-vis de Pékin. L’Europe est à présent plus réaliste, comme en témoignent les instruments de défense commerciale développés par l’UE tels que l’instrument anti-coercition (ACI), ou encore la stratégie de sécurité économique présentée récemment par la Commission européenne”, résume Jérémie Gallon. 

Certes, l’équilibre est plus difficile à trouver à vingt-sept et le langage manque souvent de tranchant, mais les progrès n’en sont pas moins réels. L’UE trace une troisième voie, celle du de-risking vis-à-vis de Pékin — les Etats-Unis ayant été, jusque récemment, plus friands, au moins dans les discours, du decoupling.”

“Il faut également sortir de l’idée que Washington a une vision monolithique de la Chine : les récentes interventions du Conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan ou de la Secrétaire d’Etat Janet Yellen montrent qu’une partie de la classe politique américaine souhaite adopter une approche plus pragmatique et moins idéologique à l’égard de Pékin”, ajoute Jérémie, qui a officié pendant deux ans comme diplomate européen aux États-Unis et continue de tisser ce fil au sein de l’Atlantic Council. 

Après avoir fréquenté les bancs d’HEC, de l’Université Tsinghua de Pékin et de la Sorbonne, il commence sa carrière comme avocat d’affaires à Paris. Mais c’est à Washington que Jérémie fait ses premières armes dans les affaires européennes. À la suite de son LLM à l’Université Harvard, il rejoint la Délégation de l’Union européenne à Washington. De la crise migratoire en Europe à l’élection de Donald Trump, il vit depuis Washington une période charnière pour l’Union européenne. Il raconte son expérience américaine dans un premier ouvrage, Journal d’un jeune diplomate dans l'Amérique de Trump. 

Après trois ans aux États-Unis, Jérémie retrouve Paris pour prendre la tête d’AmCham France, la chambre américaine de commerce en France. Au contact de chefs d’entreprises américaines implantées en France et d’entreprises françaises présentes aux États-Unis, il fait le constat du décalage entre l’importance de l’Union européenne et le peu d’intérêt qu’elle suscite chez les élites françaises. “Il y a un paradoxe français qui réside dans le fait que parce que Paris est à une heure et demi à peine de Bruxelles en Thalys, nos élites pensent connaître cette ville alors qu’en réalité, elles ignorent tout des dynamiques qui l’animent”, ajoute-t-il.

En 2020, au bout de trois années passées à la tête d’AmCham France, Jérémie Gallon pose ses valises à Bruxelles. Le vieux continent sort alors difficilement du premier confinement, qui aura permis à l’UE de se lancer dans l’aventure de l’endettement commun avec NextGenerationEU, un pas qui aurait été infranchissable à l’époque où Gallon était à Washington. “Il faut vivre à Bruxelles pour en ressentir le pouls. Mes années ici m’ont donné une fine compréhension des jeux interinstitutionnels au niveau européen, mais également de tous les acteurs qui gravitent autour et jouent un rôle clé dans le processus de décision européen”, dit-il. 

Auvergnat d’origine, Jérémie se garde cependant de se laisser absorber par une ville qui vit parfois en vase clos. “Lorsque l’on vit et travaille à Bruxelles, il ne faut jamais oublier que cette ville est une bulle dont 99% de nos concitoyens se sentent éloignés. Ce qui manque à Bruxelles et au projet européen en général, ce sont justement des personnes capables d’établir ce lien avec les citoyens”, explique-t-il.

A cet égard, les médias français, à quelques exceptions près, ne font pas assez l’effort d’expliquer correctement l’Europe. Cela nourrit un décalage immense et très dangereux entre le projet européen et nos concitoyens qui ne réalisent pas l’impact considérable de l’Union européenne sur leur vie quotidienne. Les politiques européens ont aussi un rôle clé à jouer pour rapprocher l’Europe de nos territoires. Le mandat de député européen est un beau mandat mais dans lequel il faut s’investir pleinement tout en étant capable de revenir sans cesse sur le terrain pour faire la pédagogie sur l’UE.”

Sur les élections européennes et américaines de 2024, Jérémie Gallon estime que des risques réels existent, tant pour les relations transatlantiques qu’au sein de l’UE. “En 2016, l’UE n’était pas préparée à Trump. Aujourd'hui, nous ne sommes pas non plus préparés à l’arrivée d’un candidat isolationniste et populiste à la Maison Blanche. En ce qui concerne les élections européennes, nous ne pouvons ignorer la forte montée des extrêmes dans la quasi-totalité des pays de l’UE. Dans ce contexte, il faut s’emparer de ce sujet et développer de manière urgente un agenda qui réponde enfin aux préoccupations et inquiétudes des citoyens.

La Revue européenne

Par What's up EU