Bonjour. Nous sommes le 6 juillet 2026 et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.
L’expert de la semaine est Juraj Majcin, du European Policy Centre (EPC) à Bruxelles. Juraj est analyste en politiques publiques, spécialisé dans la sécurité et la défense européennes et transatlantiques, ainsi que dans l’industrie de défense et l’innovation. Ses analyses ont été publiées dans des médias internationaux tels que Euractiv, Newsweek, Reuters, CNN et Sky News. Il est originaire de Slovaquie.
Le briefing, par Juraj Majcin
Quels enseignements tirer de l’échec du SCAF ?
Le Système de combat aérien du futur (SCAF) franco-allemand devait incarner l’autonomie stratégique européenne : un ensemble de nouvelle génération — avion de chasse, drones, capteurs et cloud de combat — appelé à remplacer le Rafale et l’Eurofighter et à prouver que l’Europe pouvait concevoir ses systèmes militaires les plus complexes sans les États-Unis.
Son échec montre que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine n’a pas effacé les divisions anciennes de la défense européenne. Mais il ne faudrait pas conclure trop vite que les coopérations industrielles sont impossibles. Le SCAF montre plutôt qu’une coopération fondée sur des plateformes de prestige, un pilotage incertain et des exigences nationales incompatibles a peu de chances d’aboutir.
Un avion de chasse attendu pour les années 2040 ne dissuadera pas la Russie en 2026. L’Europe a besoin d’une approche plus pragmatique, centrée sur le renforcement rapide de ses capacités industrielles pour des conflits de haute intensité, plutôt que sur une nouvelle génération de grands programmes emblématiques.
Les systèmes d’armes sont d’abord des projets politiques
Les grands programmes d’armement ne sont jamais de simples projets d’ingénierie. Ils traduisent une stratégie nationale, une culture militaire, une puissance industrielle et une certaine idée de la souveraineté.
La France est entrée dans le SCAF en tant que puissance nucléaire, avec une ambition — certes contrainte — de projection militaire globale.
Pour Paris, il ne s’agissait pas seulement d’un avion de supériorité aérienne. Le projet devait aussi répondre à des besoins liés à la dissuasion nucléaire, aux opérations aéronavales et aux exportations. Ces exigences sont liées à la dissuasion française, à l’aéronavale, à la posture militaire globale du pays et au rôle central de Dassault dans la souveraineté industrielle de défense.
L’Allemagne a abordé le programme autrement. Berlin n’avait pas besoin du même appareil. Son rôle nucléaire au sein de l’OTAN repose sur le partage nucléaire américain et sur le F-35, et non sur un avion souverain capable d’emport nucléaire et d’opérations embarquées à la française.
Ses priorités étaient davantage liées aux opérations aériennes de l’OTAN, au soutien des forces terrestres et à l’obtention d’un rôle industriel significatif pour Airbus et ses fournisseurs. En face, la France et Dassault étaient réticents à partager à parts égales l’autorité de conception et les technologies les plus sensibles.
D’où une contradiction au cœur du programme. Le SCAF était présenté comme un projet européen, mais entreprises et gouvernements restaient organisés autour de priorités nationales, de champions nationaux et de visions nationales de la souveraineté.
Rendre un programme « européen » ne suffit pas à créer une culture industrielle européenne. Le plus souvent, cela complique la négociation entre industriels soutenus par leurs États, chacun cherchant à protéger l’emploi, la propriété intellectuelle, la maîtrise de la conception et les exportations futures.
Moins de symboles, plus de résultats
Le principal défi de sécurité de l’Europe n’est pas l’absence d’un avion de chasse symbolique de sixième génération. C’est le manque de capacités disponibles à court terme pour renforcer la dissuasion.
Plutôt que de concentrer les moyens politiques et financiers sur des plateformes qui n’entreront en service que dans les années 2040, l’Europe devrait cibler des besoins urgents pouvant être couverts dans les cinq prochaines années.
Cela suppose de rompre avec les pratiques actuelles d’achats d’armement. Une part importante des dépenses de défense passe encore par des circuits nationaux, souvent via des attributions directes à des industriels nationaux.
Comme l’a averti Andrius Kubilius (premier commissaire européen à la Défense et à l’Espace), environ 80 % des marchés de défense sont encore attribués directement au titre de l’article 346 TFUE, ce qui entretient la fragmentation plutôt que de construire un véritable marché européen de la défense.
L’objectif doit être des achats plus ouverts, plus concurrentiels et mieux coordonnés entre États. Les achats conjoints devraient devenir la norme pour les équipements déjà disponibles, et non l’exception.
Les États membres doivent aussi garantir des commandes pluriannuelles, des financements plus lisibles, et soutenir non seulement les grands maîtres d’œuvre, mais aussi les fournisseurs où se situent de nombreux goulets d’étranglement — moteurs, électronique, capteurs, semi-conducteurs, propergols, matériaux énergétiques, machines-outils et composants spécialisés.
Et ensuite ?
Le prochain test pourrait être le Main Ground Combat System (MGCS), le programme franco-allemand destiné à remplacer les chars Leopard 2 et Leclerc. Officiellement toujours en vie, il reproduit déjà les travers du SCAF : rivalités industrielles, désaccords sur le partage du travail, priorités militaires divergentes et calendriers déconnectés des besoins immédiats. La tension est telle que le PDG de Rheinmetall a prévenu qu’un retrait français ne pouvait être exclu, alors que Paris envisage de réduire fortement son financement.
Le Global Combat Air Programme (GCAP) paraît plus prometteur — mais seulement en comparaison. Le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont jusqu’ici évité les principaux écueils franco-allemands. Le programme bénéficie d’un cadre plus clair, de moins de partenaires et d’une dynamique industrielle plus solide. Il reste toutefois exposé aux mêmes risques : contraintes budgétaires britanniques et, en cas d’élargissement — notamment à l’Allemagne —, nouvelles tensions sur le partage industriel.
Un exemple plus encourageant est KNDS. Avant son introduction en Bourse à Paris et Francfort, l’Allemagne s’apprête à prendre 40 pour cent du groupe franco-allemand de systèmes terrestres, à égalité avec la France, donnant aux deux États un contrôle équilibré d’un industriel qui produit les chars Leopard 2 et Leclerc.
Cela reste une politique industrielle pilotée par les États, mais elle esquisse un modèle plus concret de coopération européenne : partir des capacités existantes et les consolider, plutôt que miser uniquement sur des projets de prestige lointains.
Un message de notre partenaire commercial Allianz
La mutualisation des risques, une idée née au Moyen Âge
Dès le Moyen Âge, les marchands qui cherchaient à se protéger contre le risque de naufrage mettaient en commun une partie de leurs ressources. C’est l’origine de notre modèle d'assurance, sur la base d’un principe toujours actuel : la mutualisation des risques.
Aujourd’hui, ce pacte social est menacé par la multiplication des risques (climatiques, cyber ou sanitaires).
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IN CASE YOU MISSED IT
Ce qu’il ne fallait pas manquer
CONSEIL DE L’UE • Depuis le 1er juillet, l’Irlande assure la présidence tournante du Conseil de l’UE. Pendant six mois, la présidence fixe l’ordre du jour du Conseil, organise et préside les réunions des ministres pour boucler les projets législatifs et les compromis budgétaires.
Dublin va conduire les discussions touchant à la souveraineté technologique, la réforme des télécoms et la régulation en ligne. Des ONG et plusieurs États membres redoutent des conflits d’intérêts si l’Irlande pilote des règles visant ses plus gros contributeurs fiscaux, notamment les grandes entreprises américaines de la tech.
Le gouvernement irlandais rétorque que ses précédentes présidences ont accouché de compromis solides sur le RGPD et l’union bancaire, et promet d’agir en « honest broker ».
ALLEMAGNE • Le chancelier Friedrich Merz et sa coalition ont arrêté un programme pour la croissance et l’emploi qui prévoit environ 10 milliards d’euros d'allégements d’impôt sur le revenu par an pour les ménages à bas et moyens revenus, à partir de 2027.
Ce coup de pouce serait financé par une hausse de la fiscalité sur les très hauts revenus, avec un taux marginal porté de 45 à 47 % au-delà d’environ 280 000 euros annuels, et par un ajustement des tranches pour les autres contribuables.
Le paquet comprend aussi un durcissement des règles d’arrêts maladie, une réforme des retraites et des mesures pour assouplir le marché du travail — durée maximale des CDD portée à quatre ans sans motif, extension des horaires d’ouverture dominicale et allègement de certaines obligations administratives pour les entreprises.
Les organisations patronales saluent un signal en faveur de la compétitivité, tout en jugeant que la réforme reste loin d’un « big bang » structurel.
SIRI • Le PDG d’Apple, Tim Cook, a rencontré à Bruxelles la commissaire européenne au numérique Henna Virkkunen pour des discussions que les deux camps ont qualifiées de « constructives » sur la mise en conformité du nouveau « Siri AI » avec le Digital Markets Act.
Apple avait repoussé le lancement de l’assistant dans l’UE, en expliquant que les obligations d’interopérabilité pourraient l’obliger à ouvrir des fonctions sensibles de ses appareils à des services concurrents. Ce bras de fer s’inscrit dans une décennie de réglementation européenne — du RGPD et du DMA au Digital Services Act et à l’AI Act — qui a régulièrement forcé les grandes plateformes à adapter ou retarder leurs produits sur le marché européen.
TAXE SUR LES SERVICES NUMÉRIQUES • Le président Donald Trump menace d’imposer des droits de douane pouvant aller jusqu’à 100 % sur les importations en provenance de pays qui introduisent ou rétablissent des taxes sur les services numériques visant les grands groupes technologiques américains.
Il estime que ces taxes court-circuitent les négociations menées à l’OCDE sur une solution globale pour l’imposition des services numériques et ciblent injustement les entreprises américaines, en prévenant qu’il est prêt à passer outre les accords commerciaux si nécessaire.
Les institutions européennes discutent depuis des années d’une taxe numérique à l’échelle de l’UE, mais plusieurs capitales redoutent de provoquer Washington ou de fragiliser les négociations menées à l’OCDE.
Une série de gouvernements poussent néanmoins pour en faire une « ressource propre » de l’UE afin de contribuer au financement du budget sans nouvelles contributions nationales, avec la France en chef de file, soutenue par l’Italie, l’Espagne, l’Autriche et plusieurs plus petits États qui ont déjà instauré — ou envisagé — des taxes nationales.
Une ressource numérique commune aiderait à rembourser une partie de la dette commune européenne et à financer de nouvelles priorités, sans augmenter les contributions brutes au budget de l’UE, là où les pays plus frugaux d’Europe du Nord et de l’Est restent méfiants, entre peur des représailles américaines et crainte d’un élargissement des prérogatives fiscales européennes.
Les lectures de la semaine
Avec Maxence de La Rochère
Un rapport du European Think-tank Network on China, écrit sous la direction de Bernhard Bartsch et Claudia Wessling, explique que l’Europe peine encore à construire une réponse commune face à l’affirmation de la Chine comme grande puissance technologique et scientifique.
En Europe, le débat sur les conséquences de l’essor économique chinois se concentre souvent sur quelques grandes filières industrielles, comme l’automobile ou les terres rares. Janka Oertel et Nina Schmelzer, de l’ECFR, invitent à regarder aussi du côté de la bioproduction : ce secteur pourrait devenir l’un des prochains terrains de compétition industrielle. La Chine réalise des progrès rapides dans un domaine où l’Europe dispose encore d’atouts majeurs.
