Intégration "graduelle" à l’UE : nouvel élan ou un marché de dupes ?

La Revue européenne
6 min ⋅ 22/06/2026

Bonjour. Nous sommes le 22 juin 2026 et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn

L’expert de la semaine: Lukáš Macek est chef du Centre Grande Europe à Institut Jacques Delors, dédié à l’analyse de l’élargissement de l’UE. Il est directeur du campus européen de Sciences Po à Dijon. Vous pouvez vous abonner à la revue de presse hebdomadaire du Centre Grande Europe ici.


BRIEFING | Par Lukáš Macek

Intégration graduelle à l’UE : un nouvel élan ou un vieux marché de dupes ?

L’élargissement de l’UE connaît une nouvelle dynamique depuis 2022, mais la réflexion sur la manière de le rendre plus graduel peine à aboutir à des décisions politiques fortes. Des avancées accomplies – comme le Plan de croissance pour les Balkans occidentaux – manquent de visibilité, faute d’une dimension symbolique et d’une incarnation institutionnelle fortes.

En amont du sommet UE-Balkans occidentaux du 5 juin et du sommet UE-Moldavie du 22 juin, le chancelier Merz a publié une lettre sur l’élargissement, puis la France et l’Allemagne ont fait circuler un non-paper intitulé « Un nouvel élan pour l’élargissement ». Ces textes ne sont pas isolés : un autre non-paper rédigé par l’Allemagne, le Benelux et la France ou la déclaration des « Friends of the Western Balkans » témoignent d’une effervescence qui dépasse le seul tandem franco-allemand.

Un débat ancien

L’idée d’intégrer les candidats de manière plus progressive, en commençant par les dimensions politiques, est apparue dès les années 1990. Mais la vision monolithique de l’adhésion à l’UE a prévalu : on adhère à tout et d’un coup, une fois qu’on est prêt pour (presque) tout. Or, faut-il vraiment qu’un pays candidat ait assimilé tout l’acquis communautaire et économiquement prêt pour pouvoir participer, par exemple, à la politique étrangère et de sécurité commune ?

On connaît aussi le risque : créer un statut d’Etat membre « de seconde zone » pour mieux renvoyer la vraie adhésion aux calendes grecques. D’où la méfiance compréhensible des candidats et la nécessité de les convaincre qu’il s’agit d’accélérer et non pas de freiner l’adhésion. Ce sont les ambiguïtés à ce sujet qui ont contribué à l’échec de la « Confédération européenne » en 1991.

Des initiatives qui changent la donne ?

La lettre du chancelier Merz et le non-paper franco-allemand constituent la première initiative ambitieuse au plus haut niveau politique.

Friedrich Merz propose d’offrir à l’Ukraine une « adhésion en tant que membre associé », tout en suggérant de rechercher des « solutions innovantes » pour les autres candidats et d’« accélérer aussi leur adhésion ». Le non-paper franco-allemand porte l’idée d’« une boîte à outils » pour une « intégration progressive et mieux structurée ». Les deux esquissent une participation des pays candidats aux institutions de l’UE, sans droit de vote.

Ils cherchent aussi à convaincre qu’il s’agit bien de faciliter l’adhésion. Ainsi le chancelier Merz parle d’« un immense pas en avant, qui rapproche [l’Ukraine] immédiatement d'une adhésion à part entière » et d’ « un statut substantiellement équivalent à celui d'un État membre, qui dépasse de loin ce que nous pourrions lui offrir à moyen terme dans le cadre de notre processus d'adhésion ».

Le non-paper réaffirme « l'objectif d'une adhésion à part entière » et la volonté « ni de remplacer cette adhésion, ni d'allonger le chemin qui y mène », mais de « mettre en place des mesures incitatives qui favorisent une progression plus rapide ».

En assumant avec réalisme la difficulté politique des futures ratifications – en particulier en France – Friedrich Merz prône une approche pragmatique qui « ne nécessiterait ni la ratification du traité d'adhésion conformément à l'article 49 du TUE, ni aucune modification des traités, mais simplement un accord politique solide ». C’est une différence majeure par rapport à la récente idée d’ « adhésion inversée » envisagée par la Commission.

Quelques regrets

L’absence de lien clair entre les deux textes éveille un doute sur le degré de convergence des vues entre Berlin et Paris et sur une question de fond : pourquoi le non-paper ignore l’idée d’un « Etat membre associé », promue par le chancelier allemand ?

Si cela traduit la volonté assumée de favoriser l’Ukraine, la frustration des « vieux » candidats risque de s’approfondir. Si le nouveau statut est attractif, pourquoi ne pas le proposer aux pays dont la perspective d’adhésion est sans doute plus proche, mais pas imminente ? A l’inverse, si l’offre n’est pas pertinente pour ceux qui espèrent adhérer autour de 2030, pourquoi convaincrait-elle l’Ukraine ?

Par ailleurs, l’audace des deux documents reste relative. Friedrich Merz est plus disruptif, mais il reste flou sur la participation aux institutions, tant pour le statut de « membre associé » pour l’Ukraine que pour le « statut d’observateur » pour les Balkans occidentaux.

Lorsqu’il évoque « l’alignement complet sur la PESC », il ne précise pas si la contrepartie serait une pleine participation (sans droit de vote) à sa mise en œuvre. Les clarifications à venir seront décisives pour les candidats.

Le non-paper franco-allemand renforcerait la gradualité du processus, mais ses effets risqueraient de rester imperceptibles pour les citoyens, tant il reste prudent sur la participation aux institutions, limitée aux « points spécifiques de l'ordre du jour ». Les deux textes éludent aussi des sujets essentiels : l’éligibilité, la réversibilité en cas de reculs démocratiques, ou les garanties contre des blocages bilatéraux.

Passer des paroles aux actes

On aurait pu s’attendre à ce que la nouvelle dynamique d’élargissement soit incarnée par une proposition ambitieuse de la Commission européenne, à l’instar de « l’Agenda 2000 » de 1997. Or, l’initiative semble aujourd’hui venir plutôt des Etats membres, ce qui en soi n’est ni une nouveauté, ni un problème – à condition que l’Allemagne et la France montrent une fois de plus une capacité à entraîner les autres Etats membres, dont les opinions publiques semblent nettement plus favorables à l’élargissement et peuvent donc partager la méfiance initiale des candidats.

Mais peu importe d’où vient l’initiative, c’est le tempo qui compte. Une approche progressive n’est utile que si elle démarre vite et avance crescendo. Or, depuis le Conseil européen de juin 2022 qui évoquait déjà l’intégration graduelle, beaucoup de temps a été perdu. Il faut désormais passer des débats aux actes. Les récentes initiatives en offrent l’occasion.


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Ce qu’il ne fallait pas manquer

POURPARLERS • Le Conseil européen des 18-19 juin à Bruxelles a mis au jour de profondes divisions sur les contacts avec Moscou. Pedro Lourtie, directeur de cabinet du président du Conseil européen António Costa, avait eu deux appels avec des responsables du Kremlin ces dernières semaines pour « ouvrir des canaux de communication ». Plusieurs gouvernements — notamment les Baltes — n'avaient pas été informés et l'ont appris par la presse.

Le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron ont exprimé leur réserve : Friedrich Merz a insisté sur le fait qu'il était prématuré de décider qui parle au nom de l'UE ; Emmanuel Macron a déclaré que « les Européens ne sont pas des médiateurs ».

Le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahkna a été le plus ferme, avertissant que « l'Europe ne doit pas endosser le rôle de médiateur neutre » mais plutôt forcer le Kremlin à des négociations sérieuses.

Costa insiste sur le fait qu'il n'agit pas en tant que médiateur mais ouvre simplement un canal direct. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a soutenu cette approche.

Cet épisode survient parallèlement à la montée en puissance du format E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni), qui revendique le pilotage de toute future négociation, et illustre la question toujours débattue de la représentation extérieure de l'UE.

OTAN • Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a lancé le 18 juin, lors de la réunion des ministres de la Défense de l'OTAN à Bruxelles, un réexamen de six mois de la posture militaire américaine en Europe, portant sur les niveaux de troupes, les droits de base et de survol.

L'annonce intervient quelques semaines après le retrait ordonné de 5 000 soldats d'Allemagne et l'annulation du déploiement d'une brigade blindée en Pologne. Hegseth a sévèrement critiqué les alliés ayant refusé l'accès à leurs bases lors des opérations militaires contre l'Iran (notamment l'Espagne et l'Italie), qualifiant leur attitude de « honteuse ».

Il a conditionné les futures contributions américaines au budget commun de l'OTAN au respect par les alliés de leurs objectifs de dépenses de défense, déclarant : « Certains pays échoueront, d'autres réussiront brillamment ». Le message s'inscrit dans la perspective du sommet de l'OTAN à Ankara les 7-8 juillet, où Trump devrait exiger la concrétisation de l'engagement à consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035.

Par ailleurs, SpaceX a critiqué le projet de la Commission européenne de réserver les deux tiers de la bande de fréquences satellite de 2 GHz aux opérateurs européens, avertissant que cela pourrait créer des problèmes d'interférence au niveau mondial, y compris pour les services d'urgence comme ceux en Ukraine.

La Commission présente cette mesure comme relevant de la souveraineté technologique, la commissaire Henna Virkkunen soulignant l'objectif de compétitivité et de sécurité.

PIF • Le gouverneur du Fonds d'investissement public saoudien (PIF), Yasir al-Rumayyan, a averti que la réglementation européenne « nuit réellement » aux investisseurs du Golfe. Le règlement sur les subventions étrangères (FSR), en vigueur depuis juillet 2023, permet à la Commission d’intervenir à l’encntre d’entreprises bénéficiant de subventions de pays tiers lors de concentrations ou de soumissions à des marchés publics dans l'UE.

Dans la pratique, les deux seules enquêtes approfondies menées sous le volet M&A du FSR ont visé des acquéreurs étatiques du Golfe : l'acquisition de PPF Telecoms par l'émirati e& (approuvée sous conditions en septembre 2024) et l'acquisition de Covestro par l'Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) pour environ 15 milliards d'euros (approuvée sous conditions en novembre 2025).

Dans le cas ADNOC/Covestro, la Commission a identifié une garantie d'État illimitée, une injection de capital de 1,17 milliard d'euros et des avantages fiscaux comme subventions étrangères potentiellement distorsives, n'autorisant l'opération qu'après des engagements comportementaux (modification des statuts d'ADNOC et licence de brevets durabilité).


Les lectures de la semaine 

  • Pour Le Grand Continent, Edouard Philippe expose sa vision d’un moment gaullien pour l’Europe à l’occasion de l’anniversaire du 18 juin.

  • Dans Europe 2031, un essai prospectif consacré à la place de l’Europe à l’ère de l’IA, Daan Juijn, Stan van Baarsen, Judith Dada, Lily Stelling, Philip Fox, Alex Petropoulos et Michiel Bakker tirent la sonnette d’alarme : l’Europe risque de devenir spectatrice de la révolution en cours si elle ne se dote pas rapidement des capacités nécessaires pour préserver sa liberté d’action.

    Dans un entretien publié par
    Project Syndicate, Philippe Aghion explique à Simon Johnson que les difficultés économiques de l’Europe ne relèvent pas tant d’une crise brutale que d’un essoufflement plus profond : le continent peine à passer d’un modèle de croissance de rattrapage à une économie capable d’innover à la frontière technologique, et reste trop dépendant d’améliorations incrémentales pendant que les États-Unis et la Chine prennent de l’avance dans l’IA et d’autres technologies de rupture.


Merci à Maxence de La Rochère pour la préparation de cette édition. À la semaine prochaine !

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