Bonjour. Nous sommes le 15 juin 2026 et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.
L’expert de la semaine : Nathan Munch est policy manager à l’OCDE. Il a précédemment travaillé chez Business Europe à Bruxelles comme conseiller du Président et Directeur Général. Cet article n’engage que son auteur et pas les institutions auxquelles il est affilié.
BRIEFING | Par Nathan Munch
Selon l'OCDE, le nombre de mécanismes de contrôle des investissements étrangers dans les économies de l'OCDE a plus que doublé en dix ans, tandis que les restrictions à l'exportation sur les matières premières industrielles ont été multipliées par plus de cinq depuis 2009. Dans le même temps, les flux mondiaux d'investissements directs étrangers (IDE) sont tombés de près de 4 % du PIB mondial au début des années 2000 à seulement 1,4 % en 2025.
Ces tendances traduisent une réalité nouvelle : les États considèrent désormais les investissements, les chaînes d'approvisionnement, les matières premières critiques et les technologies stratégiques comme des enjeux de puissance et de sécurité nationale.
C'est dans ce contexte que l'Union européenne cherche à définir sa propre doctrine de sécurité économique, en essayant de concilier réduction de ses vulnérabilités stratégiques et maintien de son ouverture économique.
Si la Stratégie européenne de sécurité économique présentée en 2023 avait posé des fondations, les derniers mois ont marqué une accélération notable.
Avec l'Industrial Accelerator Act (IAA) proposé en mars 2026, la Commission européenne assume un tournant plus interventionniste. Le texte entend accélérer les investissements dans les secteurs stratégiques et ouvre la voie à une utilisation plus systématique de critères favorisant les technologies et produits européens dans certains marchés publics.
Pour ses promoteurs, il s'agit d'un instrument indispensable face aux politiques industrielles agressives des États-Unis et de la Chine. Pour ses critiques, le risque est d'alimenter une logique de préférence nationale incompatible avec l'ouverture économique que l'UE continue pourtant de défendre sur la scène internationale.
Parallèlement, l’UE poursuit le déploiement de sa boîte à outils de sécurité économique. Le mécanisme européen de contrôle des investissements étrangers est progressivement renforcé, tandis que la Commission encourage les États membres à mieux coordonner leurs approches en matière de filtrage des investissements et de protection des technologies sensibles. Les travaux se poursuivent également sur les investissements sortants, les technologies à double usage et les dépendances stratégiques dans les secteurs critiques.
Ces évolutions révèlent l’ajustement stratégique des priorités européennes. Longtemps centrée sur l'ouverture des marchés et la négociation commerciale, la Direction générale du commerce est ainsi devenue la Direction générale du commerce et de la sécurité économique fin 2024. Cette évolution sémantique traduit la montée en puissance des enjeux de résilience, de dépendances stratégiques et de concurrence géoéconomique au cœur de l'action extérieure de l'UE.
L’UE n'est cependant pas seule à emprunter cette voie.
Aux États-Unis, la sécurité économique est un pilier central de la politique industrielle depuis la première Administration Trump en 2016.
L'exemple le plus récent est l'America First Investment Policy mis en place en février 2025, qui prévoit un renforcement du contrôle des investissements entrants et sortants dans les secteurs technologiques sensibles, notamment vis-à-vis de la Chine. Cette initiative s'inscrit dans une stratégie plus large visant à préserver les avantages technologiques nationaux tout en réduisant les risques de dépendance externe.
La Chine a de son côté adopté un nouveau règlement (Décret n° 837) sur les investissements sortants qui renforce le contrôle des transferts de capitaux, de données et de technologies vers l'étranger, notamment dans les secteurs liés à l'intelligence artificielle. Cette initiative s'inscrit dans une stratégie plus large visant à préserver les avantages technologiques nationaux tout en réduisant les risques de dépendance externe.
Le Japon s'est également imposé comme l'un des pionniers de la sécurité économique. Son Economic Security Promotion Act mis en œuvre depuis 2022 repose sur quatre piliers : la sécurisation des chaînes d'approvisionnement, la protection des infrastructures critiques, le soutien aux technologies stratégiques et la protection des innovations sensibles. Longtemps perçue comme un sujet de politique commerciale ou industrielle, la sécurité économique est désormais pleinement intégrée à la stratégie nationale japonaise.
La véritable question n'est donc plus de savoir si l’UE doit agir, mais comment.
L'Europe cherche à trouver un équilibre en évitant deux écueils.
D'un côté, l'inaction risquerait de laisser perdurer des dépendances excessives dans des secteurs critiques tels que les semi-conducteurs, les matières premières stratégiques ou l'intelligence artificielle.
De l'autre, une approche trop interventionniste pourrait affaiblir l'attractivité du marché européen, décourager l'investissement et contribuer à une fragmentation accrue de l'économie mondiale.
La conclusion récente de plusieurs accords commerciaux visant à diversifier les chaines d’approvisionnement et les débouchés pour les pays européens (accord EU-Mercosur, accord EU-Inde, …) est un des pendants de la stratégie européenne pour sa sécurité économique.
Il n’en reste pas moins que les débats demeurent intenses au sein des 27 sur le calibrage des mesures axées sur la « protection » de l’économie européenne.
Cet équilibre va néanmoins devoir être déterminant et entériner pour assurer, dans les années à venir, la crédibilité du modèle européen face aux approches très interventionnistes des États-Unis et de la Chine.
IN CASE YOU MISSED IT
MISANTHROPIC • En ordonnant à Anthropic de couper l’accès de ses derniers modèles, Fable 5 et Mythos 5, aux ressortissants étrangers, Washington a fait de la dépendance européenne à l’IA un risque opérationnel bien réel. Anthropic est même allé plus loin en suspendant l’accès à l’ensemble de ses utilisateurs, et pas seulement aux ressortissants étrangers.
L’épisode intervient au lendemain de la présentation par la Commission de son projet de paquet sur la souveraineté technologique, qui couvre les semi-conducteurs, l’IA, le cloud et l’open source. Son porte-parole, Thomas Regnier, a estimé que cette affaire « confirme encore la nécessité pour l’Europe de renforcer sa souveraineté technologique ».
Les eurodéputés réclament désormais des modèles de pointe européens, davantage de puissance de calcul et des gigafactories d’IA. Le paquet entend renforcer l’autonomie numérique de l’Europe, mais l’affaire Anthropic révèle le fossé entre ambitions politiques et accès garanti aux technologies de pointe.
SCAF • Paris et Berlin ont renoncé à l’avion de combat qui devait être au cœur du Système de combat aérien du futur (SCAF). Airbus et Dassault n’ont pas réussi à s’entendre sur le pilotage du programme, le contrôle et le partage technologique.
Dassault réclamait une autorité de conception clairement établie pour protéger sa propriété intellectuelle, là où Airbus exigeait un rôle plus équilibré et des transferts de technologie — rendant la question du leadership indissociable des enjeux de politique industrielle nationale.
Ce programme à 100 milliards d’euros devait livrer un système de sixième génération à l’horizon 2040, appelé à remplacer le Rafale français et les Eurofighter allemands et espagnols par un réseau intégrant avions, drones, capteurs et cloud de combat. Mais les cahiers des charges divergeaient : Paris privilégiait la compatibilité avec les porte-avions et la capacité nucléaire, quand Berlin optait pour une plateforme plus lourde, pensée d’abord pour le combat aérien.
NON • La France et l’Italie s’opposent à un projet de la Commission qui prévoit de mener les négociations commerciales de l’UE exclusivement en anglais afin d’accélérer la conclusion des accords. Paris dénonce une atteinte à l’engagement de l’UE en faveur du multilinguisme et au statut du français comme langue de travail, et a obtenu le soutien de Rome.
À Bruxelles, certains font valoir que la traduction des projets d’accords dans les 24 langues officielles de l’UE ralentit les négociations, et promettent des traductions complètes à l’étape juridique finale seulement. Réponse d’un responsable français au FT : « C’est une question de Constitution française » — manière de signaler que Paris pourrait bloquer toute procédure accélérée en anglais uniquement.
Pour son excellent Substack Noahpinion, Noah Smith défend l’idée que « l’Europe doit croître », apportant une contribution intéressante aux débats sur la réalité et les conséquences de l’écart croissant entre les performances économiques de l’UE et des États-Unis.
Pour Bruegel, Mario Mariniello soutient que l’UE devrait alléger les règles ex-ante de l’AI Act pour la plupart des fournisseurs d’IA, tout en renforçant le suivi ex-post, l’application des règles, le contrôle juridictionnel et la responsabilité spécifique à l’IA afin de réduire les préjudices sans étouffer l’innovation.