Bonjour. Nous sommes le 19 janvier et voici la Revue européenne, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.
Le briefing de la semaine est signé par Juraj Majcin, du European Policy Centre (EPC) à Bruxelles. Juraj est analyste politique, spécialisé dans la sécurité et la défense européennes et transatlantiques, ainsi que dans l’industrie de la défense et l’innovation. Ses analyses ont été publiées dans plusieurs médias internationaux, dont Euractiv, Newsweek, Reuters, CNN et Sky News. Il est originaire de Slovaquie.
BRIEFING | Juraj Majcin
Donald Trump a relancé son idée selon laquelle les États-Unis devraient annexer le Groenland, affirmant que la montée des activités chinoises et russes dans l’Arctique menace la sécurité américaine et celle de l’OTAN, et que le Danemark est incapable d’y répondre.
La demande a été rejetée par le Danemark et le Groenland, bien que les deux aient proposé de discuter des questions de sécurité avec Washington, bilatéralement et au sein de l’OTAN. Les pourparlers trilatéraux se sont toutefois achevés sur ce que des responsables qualifient de “désaccord fondamental”.
Depuis, plusieurs alliés européens de l’OTAN ont déployé des troupes au Groenland dans le cadre d’un exercice conjoint en soutien au Danemark, signe de la volonté des Européens d’assumer davantage de responsabilités dans la sécurité arctique. Trump a répliqué en intensifiant la pression, menaçant d’imposer une taxe de 10% sur les alliés participant à l’exercice (portée à 25% d’ici juin), à moins que le Danemark n’accepte un transfert de souveraineté.
La confrontation risque de briser le lien transatlantique, alors que la guerre de la Russie contre l’Ukraine se poursuit et que l’OTAN met en garde contre une possible attaque russe contre l’Alliance d’ici trois à quatre ans.
L’importance stratégique du Groenland découle de sa position géographique, sur les routes les plus courtes reliant l’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie à travers l’Arctique.
Membre clé de l’OTAN, le Danemark accorde depuis des décennies un large accès aux États-Unis via l’accord de défense du Groenland de 1951.
Les États-Unis y exploitent la base spatiale de Pituffik, dont les radars constituent un élément central du réseau d’alerte antimissile américain, conçu pour détecter les lancements russes en Arctique, notamment depuis la péninsule de Kola, où Moscou stationne une grande partie de sa flotte de sous-marins nucléaires.
L’accord de 1951 permet à Washington d’étendre sa présence militaire si nécessaire, une mesure que le Danemark a indiqué être prêt à accepter. Cependant, le commandement arctique danois a démenti toute intensification de l’activité navale chinoise ou russe autour du Groenland.
À titre de comparaison, en vertu du traité du Svalbard de 1920, la Russie maintient une présence civile dans l’archipel norvégien, et les navires chinois et russes y croisent régulièrement sans provoquer d’inquiétude sécuritaire comparable à Washington.
La pression exercée par Donald Trump sur le Danemark pour céder la souveraineté du Groenland relève davantage de l’idéologie que de considérations sécuritaires réelles.
Les États-Unis n’ont jamais soulevé de questions de sécurité liées au Groenland au sein de l’OTAN.
De même, la stratégie arctique 2024 du département américain de la Défense ne désigne pas le Groenland comme une vulnérabilité particulière.
Les arguments économiques, notamment les ressources en terres rares du Groenland, sont souvent invoqués pour justifier l’intérêt américain. Pourtant, les entreprises américaines peuvent déjà obtenir des licences minières sans transfert de souveraineté. Les bénéfices économiques d’une exploitation à grande échelle au Groenland restent d’ailleurs contestés.
Ce projet s’inscrit plutôt dans la vision expansionniste plus large de l’administration Trump. La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine ravive la doctrine Monroe, définissant l’hémisphère occidental comme sphère d’influence prioritaire. Géographiquement partie de cet hémisphère, le Groenland apparaît donc, aux yeux de Trump, comme appartenant naturellement au contrôle américain.
Cette logique a été explicitée dans son discours d’investiture, où il a décrit les États-Unis comme une “nation en expansion” destinée à étendre son territoire et à faire flotter son drapeau sur “de nouveaux et magnifiques horizons”. Ce langage expansionniste n’est pas anodin : il exprime un véritable objectif de politique étrangère.
Scénario du pire
Dans le scénario le plus inquiétant, les États-Unis pourraient recourir à une action militaire limitée contre le Groenland, en bloquant des aéroports clés ou en déployant un petit contingent pour établir un contrôle au sol, une manœuvre rappelant l’invasion et l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.
Des responsables danois et européens ont averti qu’une telle opération signerait la fin de l’OTAN. L’opposition grandit aussi au Congrès américain, où un projet de loi bipartisan vise à interdire l’usage de fonds fédéraux pour toute action militaire contre le Groenland.
Scénario le plus probable
Plus vraisemblablement, Washington adoptera une stratégie de pression, mettant des sujets sans rapport dans la balance — garanties de sécurité pour l’Ukraine, engagement de l’article 5 de l’OTAN ou politique commerciale américaine — afin pousser le Danemark et les Européens pour accepter un contrôle américain sur le Groenland.
Dans ce cas, l’OTAN ne s’effondrerait pas formellement, mais serait paralysée, à l’image du Conseil de sécurité de l’ONU. Ce scénario profiterait stratégiquement à Vladimir Poutine, dont l’objectif central est d’évincer les États-Unis d’Europe.
C’est pourquoi le Kremlin évite de critiquer les exigences américaines sur le Groenland et accuse plutôt les Européens de “militariser” l’Arctique en y déployant des troupes pour soutenir le Danemark.
L’an dernier, les dirigeants européens ont multiplié les efforts diplomatiques pour maintenir les États-Unis engagés dans le soutien à l’Ukraine et à l’OTAN. Ils ont fermé les yeux sur plusieurs entorses au droit international, y compris au Venezuela, et même sur les sanctions américaines visant l’ancien commissaire européen Thierry Breton. Cette stratégie semble pourtant s’essouffler.
Face aux nouvelles menaces tarifaires, le Parlement européen a indiqué qu’il ne pouvait ratifier l’accord commercial très déséquilibré conclu avec Washington l’été dernier.
Parallèlement, des discussions sont en cours au sein de l’OTAN pour accélérer les opérations planifiées dans l’Arctique sous la bannière Arctic Sentry, calquée sur la mission Baltic Sentry, afin d’afficher la détermination des alliés dans la région.
Il reste cependant douteux qu’une offre autre qu’une cession complète de souveraineté du Groenland au profit des États-Unis satisfasse Donald Trump.
L’UE devrait donc riposter là où elle possède des leviers, notamment dans le commerce et la réglementation numérique, en envisageant sérieusement d’activer son instrument anti-coercition (ACI), comme le demande la France, pour soutenir le Danemark et les États membres visés par les tarifs américains.
Cet outil permettrait à l’UE d’imposer des mesures de rétorsion commerciale, y compris des droits de douane et des restrictions sur les biens et services américains.
L’UE devrait également adopter une position plus ferme dans l’application de ses réglementations numériques à l’égard des géants technologiques américains, en particulier ceux liés à l’administration Trump.
Un message de notre partenaire commercial, Agriculture Circulaire
La viande, d’un automatisme à un choix réfléchi : quand les Français réinventent leur rapport à l’alimentation et à l’élevage
Thibaut de Saint Pol, sociologue et inspecteur général à l’Insee, analyse comment les Français réinventent leur rapport à la viande, devenue un choix réfléchi sous l’effet de préoccupations sanitaires, écologiques et éthiques. La place de la viande évolue dans l’assiette quotidienne, marquant une mutation des pratiques et des valeurs alimentaires.
Face à cette transformation, la filière se réoriente vers la qualité, la transparence et la durabilité. Il s’agit de produire mieux, de valoriser l’herbage et l’excellence, et d’inscrire l’éleveur dans la préservation du patrimoine rural et gastronomique. Les enjeux sont nombreux, du renouvellement des pratiques à la rémunération des producteurs. Ils ouvrent la voie à un modèle agricole porteur de sens et capable de répondre aux attentes contemporaines.
Pour découvrir ce modèle d’avenir et les initiatives qui le portent, rendez-vous sur le site agriculture-circulaire.fr
IN CASE YOU MISSED IT
MERCOSUR • Après vingt‑cinq ans de négociations, l’UE et Mercosur ont signé le 17 janvier à Asunción (Paraguay) un accord commercial historique. En réalité, l’accord se compose de deux accords distincts avec le Mercosur, empruntant des voies juridiques différentes.
Le premier est un accord commercial intérimaire (Interim Trade Agreement, ITA) portant uniquement sur les aspects strictement commerciaux. Comme la politique commerciale relève de la compétence exclusive de l’UE, ce texte ne nécessitera que l’approbation du Parlement européen, à la majorité simple.
Le second, l’accord de partenariat UE‑Mercosur (EU‑Mercosur Partnership Agreement, EMPA), couvre des domaines de compétences partagées tels que l’environnement ou les transports. Il devra être approuvé par le Parlement européen puis ratifié individuellement par chaque État membre selon les procédures nationales, généralement par un vote parlementaire.
Signé dimanche dernier par la Commission européenne, le Conseil européen et les dirigeants du Mercosur, l’accord prévoit la suppression progressive de plus de 90 % des droits de douane, créant une zone de libre‑échange couvrant plus de 700 millions de personnes.
Les échanges de biens entre les deux régions ont déjà atteint 111 milliards d’euros en 2024. Le pacte promet 4 milliards d’euros d’économies annuelles en droits de douane pour l’UE et pourrait stimuler les exportations de voitures, produits chimiques et agroalimentaires, malgré l’opposition persistante des agriculteurs français et des eurodéputés verts.
ELARGISSEMENT • Des responsables européens évoquent une voie d’adhésion “allégée” (membership‑lite) qui permettrait d’intégrer plus rapidement l’Ukraine à l’UE tout en réservant certains droits pour une phase ultérieure.
L’idée vise à réformer les règles traditionnelles d’élargissement et à offrir à Kiev une entrée progressive dans les institutions européennes et certaines parties du marché unique, ses droits politiques et le soutien financier de l’UE augmentant à mesure que les réformes internes avancent.
Les partisans d’une adhésion allégée y voient un moyen d’ancrer l’Ukraine dans le camp européen et de la relier plus étroitement aux futurs dispositifs de sécurité. Les sceptiques redoutent, eux, un statut flou de membre de “seconde zone” susceptible d’inquiéter les États déjà membres et de compliquer l’adhésion d’autres candidats, plusieurs capitales brandissant déjà la menace de veto sur le dossier ukrainien.
Le projet reste encore fragile et politiquement sensible ; il pourrait être profondément révisé, voire mis en suspens, au fil des négociations à Bruxelles. D’autres pays candidats, notamment des Balkans occidentaux, suivent de près l’évolution du dossier : tout nouveau modèle pour l’Ukraine pourrait redéfinir l’ensemble des outils d’élargissement.
Pour le Peterson Institute for International Economics (PIIE), Olivier Blanchard et Angel Ubide (Citadel) soutiennent qu’il est temps d’émettre des eurobonds. Pour renforcer l’autonomie stratégique et financière de l’Europe, l’UE devrait créer rapidement un vaste marché sûr d’euro‑obligations en échangeant jusqu’à 25 % des dettes publiques nationales contre des euro‑obligations senior, offrant ainsi une alternative crédible aux bons du Trésor américains sans partage intégral des risques budgétaires ni nouvelles compétences européennes.
Dans le Financial Times, Martin Sandbu plaide lui pour une Europe capable d’avancer seule. Selon lui, “plus l’Europe paie pour sa sujétion aux États‑Unis, moins sa justification stratégique apparaît convaincante”.