Accord UE-Mercosur : Time Is Money

La Revue européenne
6 min ⋅ 26/01/2026

Bonjour. Nous sommes le 26 janvier et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn

Le briefing de la semaine est signé par Oscar Guinea, directeur au sein du European Center for International Political Economy (ECIPE). Oscar est spécialisé dans les questions liées au commerce international, au digital, aux politiques industrielles et à la santé, il tient une chronique régulière dans le quotidien espagnol El País.


BRIEFING | Oscar Guinea

Le coût du retard dans la ratification de l’accord commercial UE‑Mercosur 

Le Parlement européen vient de porter un sérieux coup à l’accord commercial UE‑Mercosur, déjà enlisé depuis des années. À une très courte majorité, les eurodéputés ont décidé de demander un avis à la Cour de justice de l’UE (CJUE), mettant de facto la ratification sur pause pour un texte négocié depuis plusieurs décennies.​

La Commission pourrait encore proposer une application provisoire de l’accord. Mais le choix des députés d’attendre l’avis de la CJUE risque de geler la ratification finale pendant près de deux ans. Derrière ce “temps mort” politique se cache pourtant une facture bien réelle, que le European Center on International Political Economy (ECIPE) a chiffré.​

Un retard coûteux

Repousser l’accord n’est pas une option sans conséquences. L’entrée en vigueur du traité était initialement prévue pour 2021. Entre 2021 et 2025, soit cinq années de retard, l’UE a ainsi déjà renoncé à environ 183 milliards d’euros d’exportations et à quelque 291 milliards d’euros de produit intérieur brut.

Ces montants correspondent à la valeur actualisée nette de l’activité économique qui se serait matérialisée si l’accord avait été appliqué comme prévu dès 2021.

Il ne s’agit pas seulement de ventes manquées : c’est un coup porté à la santé économique de l’UE, équivalent à environ 1,6% de son PIB total. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente à peu près deux années de croissance récente du continent.

Si l’impasse politique persistait jusqu’en 2028, la perte cumulée pourrait atteindre près de 447 milliards d’euros de PIB. Autrement dit, le vote du Parlement européen pourrait coûter 156 milliards d’euros supplémentaires à l’économie européenne.

L’allemagne en première ligne, mais pas seulement

Si l’accord ne voit pas le jour en 2026, soit avec six années de retard par rapport à 2021, l’Allemagne – moteur économique du continent – aura supporté la plus grande partie du choc, avec une perte estimée à 71 milliards d’euros de PIB, alors même que son économie était déjà en contraction.

La France, dont de nombreux eurodéputés se sont prononcés pour retarder la ratification, aurait manqué 38 milliards d’euros d’exportations, tandis que l’Italie aurait perdu 29 milliards.

L’impact ne se limite pas aux grandes économies. Des pays plus petits et fortement tournés vers l’exportation comme le Portugal, la Hongrie ou la Belgique auraient eux aussi renoncé, du fait du retard, à des gains équivalents à plus de 1% de leur PIB national.

D’un point de vue sectoriel, le coût du retard se concentre sur les domaines où l’UE est particulièrement compétitive. L’industrie des équipements de transport est la plus touchée, avec un manque à gagner de 94 milliards d’euros d’exportations sur six ans. Les machines et équipements représentent 23,8 milliards d’euros d’exportations perdues, suivis par la chimie (21,2 milliards), la sidérurgie et l’agroalimentaire (12,6 milliards chacun), puis la pharmacie (11,5 milliards).

En d’autres termes, l’UE renonce précisément là où ses entreprises peuvent le mieux s’imposer, ce qui fragilise sa position dans les chaînes de valeur mondiales.

Des risques stratégiques qui dépassent l’économie

Au‑delà des pertes économiques immédiates, l’hésitation européenne comporte des risques stratégiques majeurs. Face à l’incertitude, de nombreuses entreprises européennes redéploient leurs investissements et leurs chaînes d’approvisionnement hors du Mercosur, laissant la place à des concurrents comme la Chine.

Cette dynamique érode l’influence de l’UE dans une région clé. Elle affaiblit aussi la stratégie européenne de résilience économique : en renonçant à ratifier l’accord, l’UE se prive d’un accès préférentiel au Mercosur, prolonge sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises pour les matières premières critiques et à la demande des consommateurs américains.

La Commission européenne a d’ailleurs calculé que l’accord permettrait d’amortir le choc de droits de douane américains plus élevés en réorientant une partie des exportations européennes vers le Mercosur.

Et maintenant ?

Les chiffres sont sans appel : le coût d’opportunité du report de l’accord UE‑Mercosur est immense et continue de croître chaque jour. Présenter cette décision comme une simple “pause” relève d’une fiction politique lourde de conséquences.

Pour les décideurs européens, le choix est désormais clair. Mettre en œuvre l’accord ne relève plus seulement de la politique commerciale. C’est un levier essentiel pour sécuriser la croissance de l’UE, renforcer sa compétitivité mondiale et consolider sa résilience économique dans un environnement international de plus en plus incertain.


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Il faut une quatrième révolution agricole — et l’élevage herbager peut en être l’un des piliers

Jean Viard, sociologue et directeur de recherche au CNRS, spécialiste des territoires français, appelle à une quatrième révolution agricole. Après les grandes transformations de 1789, de la IIIème République et  sous De Gaulle, il plaide pour un nouveau pacte écologique et territorial entre villes et campagnes. Pour lui, l’élevage herbager doit en être un pilier : il entretient les paysages, stocke du carbone, régule l’eau et nourrit la biodiversité. Cette agriculture des prairies, ancrée dans les territoires, offre un modèle durable qui relie production, environnement et cohésion sociale, au cœur d’une ruralité vivante et résiliente.

Pour découvrir ce modèle d’avenir et les initiatives qui le portent, rendez-vous sur le site agriculture-circulaire.fr


IN CASE YOU MISSED IT

Ce qu’il ne fallait pas manquer

MOTION DE CENSURE • Le 22 janvier, le Parlement européen a rejeté une motion de censure contre la Commission européenne, avec 165 voix pour, 390 contre et 10 abstentions.​

Déposée par le groupe Patriots for Europe, la motion visait l’accord commercial UE‑Mercosur. Le vote est intervenu à la suite d’un débat avec le vice‑président de la Commission Maroš Šefčovič le 19 janvier.​

MERCOSUR, TOUJOURS • Le 21 janvier, le Parlement européen a voté – à une très courte majorité de 334 voix pour, 324 contre et 11 abstentions – le renvoi de l’accord UE‑Mercosur devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour un avis.​

L’objectif est d’évaluer la compatibilité de l’accord avec les traités de l’UE, en particulier la procédure suivie et le respect par la Commission des mandats de négociation fixés par le Conseil.

La demande couvre les deux volets de l’accord : l’accord commercial intérimaire (ITA) et l’accord de partenariat UE‑Mercosur (EMPA) plus large.​

La Commission ne peut pas décider seule de l’application provisoire de l’accord : cela nécessite une décision du Conseil à la majorité qualifiée. Les dirigeants européens se sont prononcés en faveur d’une application provisoire lors d’un sommet informel du Conseil européen du 22 janvier.​

La Commission est prête à agir sur instruction des États membres ; l’application provisoire pourrait donc démarrer dès le mois de mars, une fois le premier pays du Mercosur ayant ratifié l’accord (probablement le Paraguay).​

DAVOS • Le 20 janvier, à Davos, Ursula von der Leyen a plaidé pour que les chocs géopolitiques actuels servent de tremplin pour bâtir “une nouvelle forme d’indépendance européenne” en matière de commerce, d’énergie, de marchés de capitaux et de sécurité.​

La présidente de la Commission a mis en avant l’accord UE‑Mercosur (le discours a eu lieu la veille du vote du Parlement), ainsi que les négociations en cours avec l’Inde (“nous sommes à l’aube d’un accord commercial historique”) et d’autres partenaires comme témoins de la stratégie européenne de réduction des risques et de diversification par un commerce ouvert et durable.​

Sur le plan interne, elle a annoncé un projet de “28e régime” juridique (EU Inc) pour permettre aux entreprises d’opérer sous un cadre juridique unique valable dans toute l’UE, combiné à des marchés de capitaux plus profonds et à un plan d’action pour une énergie abordable visant à fournir une énergie locale, moins chère.

Elle a insisté sur le lien entre puissance économique et défense, citant la hausse des dépenses de défense européennes et le soutien à l’Ukraine, incluant un important prêt de l’UE et la décision d’immobiliser les avoirs russes.

Elle a conclu en présentant la sécurité de l’Arctique et du Groenland comme un test de la solidarité entre l’UE et les Etats-Unis et comme un élément de la nouvelle stratégie de sécurité européenne.

EU INC. • Toujours à Davos, Ursula von der Leyen a loué les bienfaits du 28e régime à venir comme une nouvelle forme de société paneuropéenne, optionnelle, baptisée EU Inc, reposant sur un corpus unique et simplifié de règles applicables dans tous les États membres.

En définitive, nous avons besoin d'un système permettant aux entreprises de faire des affaires et de lever des fonds de manière fluide dans toute l'Europe, aussi facilement que sur des marchés uniformes comme les États-Unis ou la Chine. Si nous y parvenons, et si nous agissons assez rapidement, cela aidera non seulement les entreprises de l'UE à se développer, mais cela attirera également des investissements du monde entier

La Commission prévoit de présenter sa proposition formelle au premier trimestre 2026, avant son examen dans le cadre de la procédure législative ordinaire au Parlement et au Conseil.

Le récent rapport Noyer‑Kukies sur le financement de l’innovation en Europe insiste sur l’urgence de déployer ce 28e régime comme outil clé pour réduire la fragmentation du marché intérieur et lever les obstacles juridiques à la montée en puissance des startups et scale‑ups dans l’ensemble de l’UE.


Les lectures de la semaine 

  • Dans une note d’éclairage publiée par l’Institut Montaigne, Pierre Pinhas montre que la stratégie chinoise de constitution de stocks massifs de nourriture, d’énergie et de métaux vise à la fois à renforcer la résilience intérieure et à créer des dépendances extérieures, ce qui impose à l’UE de définir sa propre politique de stockage stratégique.​

  • Giuseppe Spatafora (EUISS, l’institut d’études de sécurité de l’UE) et Veronica Anghel (Centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen) ont publié l’édition 2026 de l’enquête d’experts Global Risks to the EU, qui identifie les principaux risques auxquels l’Union européenne est confrontée.

  • Dans une autre analyse publiée par l’ECIPE, Bruno Capuzzi estime que de nombreuses critiques courantes de l’accord UE‑Mercosur – par exemple l’idée qu’il serait dépassé ou qu’il entraînerait un afflux massif d’importations agricoles bon marché – sont trompeuses.

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