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Rapport Draghi: nous entrons dans le moment de vérité

Deux ans après, l'Institut Montaigne fait les comptes

La Revue européenne
5 min ⋅ 15/07/2026

Bonjour. Nous sommes le 15 juillet et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également surLinkedIn.

Les experts de la semaine sont François Chimits, Jeanne Lebaudy, Enora Morin, et Eve Talkowski. Ils font animent le Programme Europe de l’Institut Montaigne et ont rédigé le rapport de l’institut sur la mise en oeuvre du rapport Draghi (disponibleici).L’Institut Montaigne est partenaire éditorial de What’s up EU.


BRIEFING | Par François Chimits, Jeanne Lebaudy, Enora Morin, Eve Talkowski

Rapport Draghi: nous entrons dans le moment de vérité

Deux ans après le constat sans appel sur le déclin de la compétitivité européenne de Mario Draghi, un sentiment d’inertie s’est installé, charriant dans son sillage pessimisme et défaitisme.

L’étude récente de l’Institut Montaigne consacrée au suivi des recommandations du rapport Draghi révèle une réalité plus subtile. Le taux de mise en œuvre du plan de réforme de M. Draghi se situerait ainsi à 30%. Dix-huit mois après sa publication, seize mois après la prise de poste formelle de la nouvelle Commission européenne, ce résultat place l’Europe dans les temps de passage fixés dans le rapport.

Le test pour l’Europe commence maintenant

Ce chiffre est loin de prêter à l’enthousiasme pour autant. Le véritable défi pour l’Europe consiste désormais à transformer l’essai. L’activité législative bruxelloise des derniers mois a mis l’Europe en position de pouvoir effectivement mettre en œuvre le gros du rapport Draghi d’ici à fin 2027.

  • Pour cela, les divergences nationales et les lenteurs institutionnelles devront habilement être dépassées. Jusqu’à présent, la Commission a porté la grande majorité de la mise en œuvre.

  • Seulement 3% des réformes plus ambitieuses du rapport Draghi, qui impliquent nécessairement le Parlement et les États membres, ont été pleinement réalisées.

Cependant, l’essentiel est ailleurs : dans les prochains mois, près de deux tiers de ces recommandations feront l’objet de propositions législatives. Le pacte interinstitutionnel « One Europe, One Market Roadmap » d’avril liste 42 textes prioritaires que la Commission s’engage à présenter et que les co‑législateurs s’engagent à adopter d’ici fin 2027.

Cet engagement sans précédent témoigne d’une prise de conscience de l’urgence par les dirigeants européens. Au‑delà des réformes médiatiques mais peu probables de la gouvernance de l’UE ou d’un nouvel endettement commun, plusieurs dossiers clés vont éclairer la capacité des Européens à mener des réformes ambitieuses.

Trois domaines décisifs pour la compétitivité européenne

Préférence européenne : renchérir nos consommations au service de nos producteurs

Révélateur d’une prévalence nouvelle des intérêts des producteurs, au détriment de ceux des consommateurs qui devront accepter des prix plus élevés pour soutenir les produits européens, le rapport Draghi fait la part belle au développement dans l’UE d’une préférence européenne dans les secteurs critiques.

Confrontés au second mandat Trump, les Européens ont su créer un précédent dans l’industrie de défense. Depuis, l’Industrial Accelerator Act (IAA) propose une transposition du principe aux principaux secteurs de la transition environnementale. Le règlement sur le développement du cloud et de l’intelligence artificielle (CADA) cherche à en faire de même dans des segments clés de l’économie numérique. Le nouveau cadre financier pluriannuel, lui aussi en cours de négociation, propose rien de moins que de permettre de généraliser cette possibilité à tous les financements de l’UE.

Impensable il y a deux ans à peine, l’UE est en passe de faire sienne une logique économique longtemps honnie à Bruxelles. L’élément décisif de cette rupture conceptuelle résidera dans la fermeté de cette exigence, notamment le périmètre reconnu comme « européen » (dit autrement, les partenaires associés d’office), les modalités de définition de ce périmètre et les seuils à partir desquels les opérateurs européens pourront s’y soustraire.

Le cadre financier pluriannuel : la concentration des ressources sur les enjeux techno‑industriels

Le cadre financier pluriannuel 2028‑2034 (CFP/MFF) et son Fonds européen pour la compétitivité (ECF) représentent naturellement le socle des ambitions de Draghi pour une Europe tournée vers sa compétitivité. Cette proposition de 2025 a justement pris une forme novatrice pour concentrer les financements sur le soutien des secteurs critiques.

Ainsi, l’ECF propose de regrouper 14 programmes au sein d’un cadre unique consacré à des domaines stratégiques (industries propres, IA, semi‑conducteurs, défense, espace et matières premières critiques), pour une part des financements européens quasiment triplée par rapport à 2021‑2027.

En soutenant des projets couvrant l’ensemble du cycle d’innovation (de la R&D jusqu’au déploiement industriel), l’ECF vise à dépasser le simple financement de l’innovation pour s’adresser à l’ensemble des écosystèmes critiques. L’ampleur de la réorientation des priorités de l’UE, moins portée sur la redistribution et l’agriculture, témoignera plus efficacement de la réalité de cette orientation nouvelle que tous les grands discours.

Marchés financiers : faire émerger un marché intégré européen

Face aux sensibilités politiques et aux spécificités locales, notamment allemandes, les perspectives d’achèvement d’une véritable union bancaire apparaissent limitées. À court et moyen terme, le principal vecteur d’intégration financière et d’accroissement des investissements dans l’appareil productif européen est à chercher du côté des marchés financiers.

Conscients de la fuite des entreprises innovantes outre‑Atlantique, les décideurs européens ont engagé une discussion approfondie pour faire converger les réglementations de leurs marchés financiers. Si des discussions parallèles devraient avoir lieu à 27 et autour d’un groupe de pays probablement plus ambitieux, le juge de paix sera la capacité à faire émerger un véritable grand marché unique européen. Plus de 35 ans après l’abolition des dernières restrictions sur les flux de capitaux entre États membres, la réalité reste celle de places de marché nationales encore peu intégrées.

Des réglementations disparates, soumises à des régulateurs distincts, continuent d’entraver le développement d’activités financières plus risquées, susceptibles d’apporter les fonds nécessaires au développement de jeunes entreprises dans des secteurs fortement innovants.

La capacité des Européens à dépasser les intérêts nationaux d’acteurs installés, au‑delà des bénéfices directs, constituera un autre indicateur de leur aptitude à agir ensemble au service de leur compétitivité. Les acteurs interrogés dans le cadre de ces travaux incitent à un certain optimisme sur ce front, avec une mise en œuvre des recommandations financières du rapport Draghi projetée au‑delà de 80% d’ici fin 2027.

Conclusion

Le rapport Draghi a fourni une prise de conscience et une feuille de route précise permettant aux Européens de combler l’écart de compétitivité avec les États‑Unis et la Chine. Fin 2024, la perspective d’une mise en œuvre à 60% d’ici fin 2027 aurait pu sembler satisfaisante. Hélas, le monde n’a pas attendu.

L’accélération des mutations identifiées par Draghi oblige les Européens à décider plus vite et plus fermement. Pour cela, ils doivent adjoindre à leur plan de réforme une nouvelle méthode permettant de trouver des compromis au‑delà des plus petits dénominateurs communs.


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Ce qu’il ne fallait pas manquer

ANTI-DUMPING • La Commission européenne a ouvert une enquête antidumping sur les exportations chinoises de canard de Pékin, accentuant encore les tensions commerciales avec Pékin.

La Commission soupçonne que les producteurs chinois bénéficient de subventions publiques, de prêts bonifiés et d’aliments à base de soja bon marché dans le cadre des plans quinquennaux de Pékin, ce qui leur permet de pratiquer des prix inférieurs sur un marché européen du canard estimé à 800 millions d’euros.

L’enquête, qui pourrait aboutir à l’imposition de droits de douane sur le canard frais, congelé et fumé d’ici environ un an, risque de provoquer des représailles visant d’autres produits européens emblématiques tels que le prosecco.

INTERNET • S’appuyant sur un rapport publié en juillet par son groupe spécial sur la sécurité des enfants en ligne, la Commission prépare un proposition de texte pour la rentrée visant à instaurer à l’échelle de l’UE un âge minimum d’accès aux réseaux sociaux autour de 13 ans, assorti d’un accès progressif adapté à l’âge.

La feuille de route prolongerait les outils existants du DSA et du droit de la consommation en considérant les fonctionnalités de conception addictive et les algorithmes de recommandation comme des risques pour la sécurité des produits, et en obligeant les plateformes à démontrer que leurs services sont sûrs dès la conception avant que les enfants puissent les utiliser.

L’initiative de la Commission se heurte désormais à des préoccupations en matière de protection de la vie privée et aux demandes de la société civile visant à faire peser la responsabilité sur les entreprises technologiques plutôt que sur les parents.


Les lectures de la semaine 

  • Dans Works in Progress, Samuel Hughes appelle l’Europe à s’inspirer du mouvement américain YIMBY en faisant de la réforme des règles d’urbanisme une priorité. Il voit dans les obstacles à la densification des banlieues une cause majeure, mais encore largement ignorée, de la pénurie de logements, et émet l’hypothèse qu’un NIMBYisme latent contribue à leur maintien.

  • Alonso Rodríguez-Navarro estime que le retard européen en matière d’innovation ne s’explique pas seulement par un manque d’investissement. Il tient aussi à un système de recherche qui privilégie trop souvent les avancées incrémentales au détriment des véritables ruptures scientifiques, contrairement aux États-Unis et à la Chine. Il plaide pour une meilleure intégration des systèmes de recherche de l’Union européenne, du Royaume-Uni et de la Suisse, ainsi que pour une Commission européenne davantage tournée vers l’évaluation et le soutien des programmes de recherche à haut risque, susceptibles de déboucher sur des percées majeures.


On se retrouve à la rentrée !

Ceci est notre dernière newsletter de la saison. Cela fait désormais cinq ans que cette publication existe, depuis son lancement (en français) en 2020 par Thomas Harbor et Agnès de Fortanier, deux avocats en droit de la concurrence et observateurs des affaires européennes.

Un immense merci aux 30 000 personnes qui nous font confiance pour fournir une information et des analyses de qualité sur l’Union européenne. Notre mission principale reste de vous informer efficacement, que vous soyez un eurocrate chevronné ou simplement curieux de comprendre l’actualité de l’UE.

Merci également à nos formidables experts pour leurs contributions stimulantes et toujours pertinentes cette année : Juraj Majcin, Matthieu Benoist, Lukáš Macek, Nathan Munch, Benoît Cormier, Marie-Hélène Ludwig, Carlo Giannone, Thomas Harbor, Ludovic Lacaine, Oscar Guinea, Monique Pariat, Pierre Leturcq, Anna Crawford, Maxence de La Rochère, Guillaume Duval, Arthur de Liedekerke, Lise Erard, Tristan Beucler, Hanno Lustig, Jeanne Lebaudy, Romain Wacziarg, Bruno Alomar, Enora Morin, Paul Dermine, Jan Dunin-Wasowicz, Lorenzo Ancona, Eve Talkowski, Romain Le Quiniou, Kay Jebelli et Mathieu Solal.

Rendez-vous début septembre !

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