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Le Briefing
“Nous devons être lucides sur le fait que notre Europe, aujourd’hui, est mortelle. Elle peut mourir. Elle peut mourir et cela dépend uniquement de nos choix.”
Jeudi dernier, 7 ans après son discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron réinvestissait le Grand Amphithéâtre de l’université pour s’exprimer sur le futur de l’Union européenne. Une grande partie de son discours était consacré à la compétitivité de l’industrie européenne.
© Emmanuel Macron, X
3 PARTIES • Le discours d’Emmanuel Macron était articulé autour de trois grandes parties :
1. L’Europe puissance — la défense, le contrôle des frontières.
2. L’Europe de progrès et de prospérité — l’industrie, la compétitivité, le commerce international, les investissements requis dans les secteurs de l’énergie, de l’IA, de la défense et de la sécurité.
3. L’Europe humaniste — les valeurs européennes, l’état de droit.
Sur les 1h48 de sa prise de parole, le président français a consacré 40 minutes à l’Europe de progrès et de prospérité (2), insistant tout particulièrement sur la compétitivité de l’industrie européenne.
COMPÉTITIVITÉ • “La réallocation des facteurs de production se joue maintenant. Parce que la question de savoir où seront les technologies vertes, la question de savoir où seront les capacités d’intelligence artificielle et des calculs, elles se jouent dans les cinq, dix ans qui viennent (...). C’est maintenant qu’on doit être au rendez-vous de l’Histoire”, a déclaré Emmanuel Macron.
Afin de renforcer la compétitivité européenne et rendre le marché intérieur attractif, le président appelle à “stopper la surrèglementation, accroître l’investissement, changer nos règles et mieux protéger nos intérêts”.
Les rapports rédigés par Enrico Letta et Mario Draghi ont été cités plusieurs fois pendant le discours. Pour rappel, le Conseil européen a chargé ces deux anciens premiers ministres italiens de rédiger deux rapports — l’un sur le marché intérieur (confié à Letta) et l’autre sur la compétitivité (confié à Draghi) — afin de guider les décisions des Etats membres et de la prochaine Commission.
Le rapport d’Enrico Letta a été présenté aux Etats membres pendant la réunion du Conseil européen des 17 et 18 avril — réunion principalement consacrée au sujet de la compétitivité européenne. Celui de Draghi sera officiellement dévoilé en juin, mais l’ancien président de la BCE a déjà présenté ses principales conclusions lors d’un discours prononcé à la mi-avril.
INVESTISSEMENTS • Durant son discours, Emmanuel Macron a insisté sur la nécessité de créer une “Union de l’épargne et de l’investissement”. Selon les analyses de Mario Draghi, les domaines des technologies vertes, du numérique (IA), de la sécurité et de la défense constituent un mur d’investissement de 500 à 600 milliards d’euros par an.
Pour financer ces secteurs, le président français propose les solutions suivantes :
1. Politique monétaire. Emmanuel Macron estime que la Banque centrale européenne (BCE) doit se doter d’un objectif de croissance et de décarbonation, en plus de son objectif d’inflation.
2. Investissements publics. “La réponse qu’on a eue ces dernières années a été de donner des flexibilités nationales : les aides d’Etat. Ce n’est pas une réponse durable parce qu’elle fragmente le marché intérieur”, a déclaré le président français.
Ce dernier a réitéré son soutien à l’idée d’un nouvel emprunt commun, auquel plusieurs Etats membres dits “frugaux” — l’Allemagne, les Pays-Bas, ou encore la Suède — sont pour le moment opposés.
Dans son rapport, Enrico Letta propose une solution à mi-chemin entre la flexibilisation du régime des aides d’Etat et l’endettement commun : un mécanisme de contribution aux aides d’Etat, qui imposerait aux Etats membres d’allouer une partie de leurs ressources financières nationales au financement d’initiatives et d’investissements paneuropéens.
3. Investissements privés. L’UE a l’un des taux d’épargne les plus élevés au monde, mais cette épargne n’est pas suffisamment mise à profit pour contribuer au financement des investissements. Par ailleurs, les européens n’investissent pas assez en actions et ne financent donc pas suffisamment le capital des entreprises. Enfin, l’épargne européenne est trop fléchée vers l’étranger, avec environ 300 milliards d’euros par an qui traversent l’Atlantique pour financer des entreprises établies aux Etats-Unis, indique le rapport d’Enrico Letta.
Durant son discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron a proposé deux solutions à ces problèmes :
Un système de supervision unique des marchés financiers au niveau européen.
Un changement de l’application de certaines règles financières — notamment les accords de Bâle et Solvency. “Je suis juste pour qu’on remette de la culture de risque dans la gestion de notre épargne”, a déclaré le président français dans le Grand Amphithéâtre.
Cependant, l’idée d’un système de supervision unique n’est pas du goût de tous les Etats membres. Lors du dernier Conseil européen extraordinaire (17-18 avril), Emmanuel Macron a proposé de centraliser les pouvoirs de supervision aux mains de l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), située à Paris. Mais de nombreux Etats membres, comme le Luxembourg, sont sceptiques.
DÉFENSE • La défense a également pris une place importante dans ce deuxième discours de la Sorbonne.
Emmanuel Macron a proposé d’insérer dans les traités européens une préférence européenne dans des secteurs stratégiques tels que la défense et le spatial. Il a également évoqué la possibilité de créer un bouclier antimissile européen.
Pour autant, l’annonce coup de poing sur la défense a été faite le dimanche 28 avril, plusieurs jours après Sorbonne II. Le président français a déclaré aux journaux régionaux du groupe de presse Ebra vouloir avoir un débat “ouvert” sur la possibilité d’établir une dissuasion nucléaire européenne, à laquelle les capacités nucléaires françaises participeraient.
Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron évoque cette possibilité. L’Allemagne n’a pour autant jamais repris cette proposition. En France, les propos du président ont été mal reçus par l’opposition, notamment LR et LFI.
RÉACTIONS • En 2017, le discours de la Sorbonne I avait été accueilli avec prudence par Angela Merkel. Le discours avait été prononcé seulement deux jours après les élections législatives allemandes, et les sujets européens étaient particulièrement clivants au sein des potentiels partenaires de coalition de la CDU.
Cette fois-ci, la réponse allemande au discours de la Sorbonne II a été plus positive : “La France et l'Allemagne veulent ensemble que l'Europe reste forte. Ton discours contient de bonnes impulsions pour pouvoir y arriver”, a déclaré le chancelier allemand Olaf Scholz sur X.
Du côté de la France, un sondage du Figaro indique que seulement 32% des français auraient été exposés au discours. Selon le même sondage, deux tiers des auditeurs n’auraient pas été convaincus par les propos du président.
Ce discours était bien plus qu’un simple discours de campagne. Emmanuel Macron a souhaité tracer les grandes lignes d’un agenda français pour l’Europe.
Sorbonne II ne devrait pas avoir d’effet significatif sur les intentions de vote. La liste de Valérie Hayer est à présent à 16% des intentions de vote (en baisse), loin derrière le RN (30%), et rattrapée par le PS (14%).
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Inter Alia
PLÉNIÈRE • La semaine dernière, la dernière session plénière du Parlement européen de cette législature a permis l’adoption de plusieurs textes importants :
La directive sur les travailleurs des plateformes.
La directive sur le devoir de responsabilité des entreprises (Corporate Sustainability Due Diligence Directive, CS3D).
Le règlement sur l’industrie à zéro-émission nette (Net-Zero Industry Act, NZIA).
La réforme du Pacte de stabilité et de croissance (PSC).
Le règlement sur les produits issus du travail forcé.
Le règlement sur les emballages et déchets d’emballages.
Le Conseil doit approuver formellement ces textes avant qu’ils puissent entrer en vigueur.
DSA • Le 26 avril, la Commission européenne a désigné Shein comme “très grande plateforme en ligne” (Very Large Online Platform, VLOP) au titre du Digital Services Act (DSA). Pour rappel, les VLOPs et “très grands moteurs de recherche en ligne” (Very Large Onine Search Engines, VLOSE) sont les deux cibles du DSA, le règlement de l’UE visant à diminuer la diffusion de contenus illégaux en ligne et à améliorer la transparence des plateformes en ligne.
Cette désignation signifie que Shein va devoir se conformer aux règles du DSA qui s’appliquent aux VLOPs. La plateforme compte environ 108 millions d’utilisateurs mensuels dans l’Union européenne, bien au-dessus du seuil des 45 millions établi par le DSA pour être qualifié comme VLOP. Shein vient donc rejoindre la vingtaine de VLOPs déjà désignée par la Commission.
Quatre jours avant, le 22 avril, la Commission européenne a ouvert une procédure formelle à l’encontre de TikTok au titre du DSA. La procédure vise à déterminer si TikTok a enfreint le DSA lors du lancement de TikTok Lite en France et en Espagne.
En particulier, la Commission suspecte que le “Task and Reward Program” de TikTok Lite — qui permet aux utilisateurs d’obtenir des points en regardant des vidéos, en aimant du contenu, etc. — a été lancé sans évaluation préalable des risques qu’il comporte vis-à-vis de la dépendance aux plateformes en ligne, et sans prendre des mesures efficaces d’atténuation des risques, notamment vis-à-vis des jeunes.
COMMERCE • Le 23 avril, les bureaux néerlandais et polonais de l’entreprise chinoise d’équipements de sécurité Nuctech ont été perquisitionnés par la Commission européenne. L’entreprise produit notamment des scanners de bagages et marchandises dans les ports et aéroports.
La Commission suspecte l’entreprise de recevoir des subventions chinoises qui faussent la concurrence. L’investigation est menée au titre du règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation, FSR). Les Etats-Unis ont blacklisté l’entreprise en 2020 pour “participation dans des activités contraires aux intérêts nationaux des Etats-Unis en matière de sécurité intérieure”.
ESPIONNAGE • Le 23 avril, le parquet allemand a arrêté l’assistant parlementaire (Jian G.) d’un eurodéputé du parti Alternative pour l’Allemagne (AFD). “Jian G. est un employé d'un service secret chinois”, a déclaré le parquet allemand.
C’est une situation particulièrement embarrassante pour le parti actuellement en deuxième place dans les sondages derrière les conservateurs de CDU/CSU, d’autant plus que l’assistant parlementaire en question est le collaborateur de Maximilian Krah, la tête de liste du parti d’extrême droite.
Jian G. est suspecté d’avoir espionné des opposants au régime chinois en Allemagne et d’avoir transmis des informations sur les négociations et les décisions prises au Parlement aux services de renseignement chinois. De son côté, Pékin balaye les accusations d’espionnage et dénonce une tentative de diffamation.
Maximilian Krah et son numéro deux (Petr Bryston) sont déjà accusés d’avoir reçu des pots-de-vin de la part du réseau de propagande russe derrière le média “Voice of Europe”, sanctionné fin mars par le gouvernement tchèque.
La semaine dernière, le Parlement européen a appelé les dirigeants politiques de l’UE et des Etats membres à répondre avec vigueur à ces tentatives d’ingérence. La résolution adoptée par les eurodéputés appelle le Conseil à inclure les médias soutenus par le Kremlin dans le prochain train de sanctions à l’égard de la Russie.
Nos lectures de la semaine
Dans un rapport pour le European Policy Analysis Group, Jean Tirole, Clemens Fuest, Philipp-Leo Mengel, Daniel Gros et Giorgio Presidente proposent de réformer la politique d'innovation de l'UE afin d'échapper à la “middle-technology trap”. Une synthèse est disponible dans les colonnes de VoxEU.
Pour Bruegel, Rebecca Christie, Conor McCaffrey et David Pinkus expliquent pourquoi un nouveau placement financier paneuropéen est à leurs yeux la "meilleure idée" du rapport Letta.
Cette édition a été préparée par l’équipe de What’s up EU, notamment Gianni Gaboret, Marwan Ben Moussa et Maxence de La Rochère. À la semaine prochaine !
