Kessel

Les grands enjeux des élections européennes de 2024

Avec Jeanette Süß (IFRI), Emmanuel Rivière (Agence Grand Public), Valérie Drezet-Humez (Commission européenne)

La Revue européenne
3 min ⋅ 02/11/2023

La discussion sur les grands enjeux des élections européennes de juin prochain, organisée le 25 octobre au Goethe-Institut par Euralia en partenariat avec What’s up EU, a donné lieu à des échanges riches, devant environ 80 personnes, mettant en évidence la nécessité de contrer la nationalisation dévorante du débat.

Cet article vous est proposé par Mathieu Solal. Mathieu est journaliste indépendant et a été correspondant à Bruxelles pour l’Agefi et l’Opinion. Vous pouvez suivre Mathieu sur Twitter.


Contexte

La perspective paraît lointaine, mais les préparatifs sont déjà bien avancés. A sept mois des élections européennes, un vent de renouveau souffle sur Bruxelles, entre départ vers d’autres cieux de certains commissaires influents et mise en ordre de bataille des partis politiques européens.

De gauche à droite: Nicolas Ehler (Institut Goethe), Didier Sallé (Euralia), Jeanette Süß (IFRI), Emmanuel Rivière (Agence Grand Public), Valérie Drezet-Humez (Commission européenne) et Mathieu Solal (What's up EU) © Euralia, 25 octobre 2023De gauche à droite: Nicolas Ehler (Institut Goethe), Didier Sallé (Euralia), Jeanette Süß (IFRI), Emmanuel Rivière (Agence Grand Public), Valérie Drezet-Humez (Commission européenne) et Mathieu Solal (What's up EU) © Euralia, 25 octobre 2023

Le scrutin du printemps 2024 viendra en effet mettre fin à une législature marquée par des crises — sanitaire, sécuritaire, énergétique — de natures et d’ampleurs inédites, qui ont occasionné des réactions européennes fortes — endettement commun, achat commun de vaccins et d’armes, refonte du marché de l’électricité, pour n’en citer que quelques-unes.

Concrètement, le vote des citoyens devrait occasionner le renouvellement d’environ 60% des 720 députés du Parlement européen, la seule institution élue au suffrage universel direct, et dont le rôle principal est d’amender les directives et les règlements proposés par la Commission européenne, puis de négocier les textes définitifs avec les représentants du Conseil, l’institution qui regroupe les 27 Etats membres. Ces élections européennes détermineront aussi la couleur politique de la majorité sur laquelle pourra bâtir la nouvelle Commission européenne.

Les enjeux sont donc hautement européens. Pourtant, on peut s’attendre une nouvelle fois à 27 élections nationales donnant lieu à des affrontements entre partis politiques, qui ont souvent tendance, notamment en France, à les voir comme un tour de chauffe avant d’autres élections considérées plus importantes, au détriment de questions européennes pourtant complexes et brûlantes.

Instrumentalisation

La constitution ou non d’une liste unique de la gauche, seul débat français lié à cette échéance, en a donné une illustration éclatante, se révélant complètement franco-centré et déconnecté des questions qu’une telle liste poserait au niveau européen, que ce soit en termes de programme ou de positionnement dans l’hémicycle.

“La nationalisation du débat est toujours la grande difficulté des élections européennes”, convient Valérie Drezet-Humez, cheffe de la représentation de la Commission européenne en France. “Le prisme national est un fait, notamment en France, ce qui ne veut pas dire qu’il est impossible d’impulser une dimension européenne dans le débat — c’est même ce que je m’emploie à faire tous les jours.”

Reste à savoir comment s’y prendre. “Il ne suffit pas d’utiliser le mot ‘Europe’ comme un mantra, ou de le mettre à toutes les sauces, en fonction de la sensibilité politique de son auditoire”, poursuit Valérie Drezet-Humez. “Il faut plutôt être capables de collectivement œuvrer à insérer des faits et de la réalité, à contextualiser.”

A défaut, l’instrumentalisation de la campagne, opérée notamment par les partis populistes, pourra prospérer. La cheffe de la représentation de la Commission voit d’ailleurs déjà deux thèmes sur lesquels des discours déconnectés de la réalité commencent à se développer : les migrations, suite, notamment, aux récentes images de Lampedusa et en dépit des progrès de l’UE vers un accord sur le pacte asile et migration, ainsi que le discours sur l’Europe de l’impuissance.

“Au cours des différentes crises que nous avons traversées depuis 2019, l’UE a montré sa capacité de réaction”, plaide Valérie Drezet-Humez. “L’idée d’une Europe-puissance, capable de défendre ses intérêts, a beaucoup progressé à Bruxelles, et surtout, l’UE a montré qu’elle pouvait proposer des solutions concrètes pour protéger ses citoyens. Réussir à le rappeler et à le démontrer pour casser la rhétorique de l’impuissance sera aussi l’un des plus grands enjeux de ces élections”, ajoute-t-elle.

Prise de conscience

A l’actif des partisans d’un débat vraiment européen et fondé sur les faits, la prise de conscience des citoyens de la pertinence de l’échelon européen pour traiter certains grands sujets politiques, comme l’explique Emmanuel Rivière, vice-président de la Maison de l’Europe à Paris et directeur associé de l’agence Grand Public.

“Les enquêtes ‘Eurobaromètre’ conduites par la Commission établissent assez clairement que les citoyens considèrent que la lutte contre le changement climatique, la santé ou encore la question ukrainienne doivent être traitées, au moins en partie, au niveau européen”, analyse ce spécialiste de l’opinion publique française et européenne. “Toutefois, les Slovaques, les Bulgares ou les Grecs semblent moins convaincus par la nécessité de soutenir l’Ukraine face à la Russie. Pour toute une série de raisons, ces citoyens se sentent moins inclus dans l’histoire commune de la construction européenne. L’un des enjeux principaux sera donc de réarrimer ces pays au projet démocratique du Vieux Continent.”

Concernant l’élection française, Emmanuel Rivière s’inquiète aussi du danger sur la participation posée par le franco-centrisme des partis politiques et des médias nationaux. “En se focalisant sur la compétition nationale, en se cantonnant à un commentaire sur la course de petit chevaux hexagonale, on intéresse de moins en moins les Français”, alerte-t-il. “Remettre la focale sur les sujets européens demande certes un effort d’analyse des journalistes politiques, mais c’est un effort très important à fournir.”

Tendances différentes

Les tendances sont sensiblement différentes outre-Rhin, comme le note Jeanette Süß, chercheuse sur l’Union européenne et les relations franco-allemandes à Institut Français des Relations Internationales (IFRI). “L’Allemagne est traditionnellement connue pour être un pays où les pourcentages de consentement à l’Europe sont légèrement plus élevés que dans d’autres pays, et notamment la France”, explique-t-elle. “La coalition actuelle a aussi été élue, au moins en partie, grâce à son affichage pro-européen très clair, même si cette image s’est nettement dégradée au fil des crises, notamment car la position allemande n’est pas apparue comme très claire.”

Partenaires dans le gouvernement fédéral, les Verts, les Sociaux-démocrates et les Libéraux-démocrates auront la lourde tâche de se concurrencer sans remettre en question leur entente, “ce qui constitue déjà un premier enjeu important”, selon Mme Süß. Autre enjeu à la fois allemand et européen : la possible constitution d’une coalition regroupant la droite et l’extrême-droite, que semble préparer Manfred Weber, l’homme fort du Parti populaire européen (PPE, conservateurs).

Un pari qui semble difficile à gagner pour Jeanette Süß, qui, se concentrant sur le cas allemand, pointe la “fragmentation de l’opposition”, avec notamment l’émergence prochaine d’un nouveau parti d’extrême-gauche, qui pourrait capter une partie des suffrages de l’AfD, le parti d’extrême-droite. “D’un côté, il est probable que l’extrême-droite sorte renforcée des élections européennes, en Allemagne comme ailleurs, mais de l’autre, les points de tensions entre forces européennes d’extrême-droite, notamment sur les questions migratoires ou ukrainienne, restent pour l’heure trop vives pour que ces forces parviennent à s’allier”, conclut Jeanette Süß.

La Revue européenne

Par What's up EU