Batterie déchargée pour Northvolt • Mais aussi — Défense, Allemagne, Commerce, Canada, Sanctions, Huawei
Bonjour. Nous sommes le 17 mars et voici votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur Twitter et LinkedIn. Le briefing de la semaine vous est proposé par Antonia Przybyslawski, journaliste européenne et cofondatrice de BLOCS.
Northvolt, le fleuron suédois de la batterie électrique qui incarnait l’espoir de l’UE face à la domination chinoise dans le domaine, a déposé le bilan mercredi dernier. En matière de batteries, l’UE est face à d’importants dilemmes.
Site de R&D de Northvolt à Västerås, en Suède © Northvolt
FAILLITE • Minée par une dette colossale de 8 milliards de dollars, l’entreprise a déclaré, dans un communiqué, ne pas être parvenue à réunir les conditions financières nécessaires à la poursuite de son activité, “malgré des efforts exhaustifs pour assurer un avenir viable à l'entreprise”.
En novembre dernier, l'entreprise de batteries s’était déjà placée sous la protection du chapitre 11 de la loi sur les faillites aux États-Unis, car elle se trouvait dans une situation financière précaire.
Si la baisse des ventes de véhicules électriques, la flambée des matières premières et la concurrence asiatique sont évoquées par l’entreprise, les erreurs de gestion et l’ampleur excessive du projet ont également pesé lourd.
Fondée en 2016, Northvolt s’était imposée comme un acteur clé de la transition énergétique européenne. Avec le soutien de Goldman Sachs, JP Morgan, Volkswagen et Siemens, l’entreprise avait levé 15 milliards d’euros et signé des contrats d’une valeur de 50 milliards d’euros avec BMW et Volkswagen.
La Banque européenne d’investissement, l’UE et le gouvernement allemand ont également apporté un soutien financier. L’ambition de Northvolt : capter 25 % du marché européen des batteries d’ici 2030 et contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’extraction des matières premières au recyclage.
Mais cet élan s’est heurté à une réalité industrielle complexe. Sa gigafactory de Skellefteå, censée être le fer de lance de sa production, n’a jamais atteint un rythme industriel viable. En cause : des priorités floues, une multiplication de contrats aux exigences divergentes et des machines-outils asiatiques inadaptées.
COUP DUR • Le naufrage de Northvolt est un coup dur pour l’UE, qui veut se passer de voitures thermiques neuves d’ici à 2035, et qui avait identifié depuis longtemps déjà les batteries comme un secteur prioritaire, en lançant dès 2017 une alliance industrielle en la matière, avec l’ambition d’atteindre une “autonomie stratégique”.
En 2022, les investissements dans l’écosystème européen des batteries ont ainsi dépassé 180 milliards d’euros, avec plus de 160 projets industriels. L’objectif : construire plusieurs dizaines de gigafactories d’ici 2030. Pourtant, malgré ces efforts, les difficultés s’accumulent.
Si l’usine ACC de Douvrin (France), portée par Stellantis, Mercedes et TotalEnergies, a démarré sa production en mai 2023, elle a annoncé en juin 2024 qu'elle suspendait temporairement la construction de deux de ses trois gigafactories en Italie (Termoli) et en Allemagne (Kaiserslautern), en raison de la baisse de la demande.
La rentabilité de ces infrastructures colossales reste également incertaine, comme l’a récemment souligné l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
Les premières méga-usines européennes sont d’ailleurs d’origine asiatique : CATL (Chine) avec BMW en Allemagne et LG-Chem (Corée) en Pologne. Ce dernier pays abrite désormais la deuxième plus grande capacité de production de batteries au monde, derrière la Chine et devant les États-Unis.
OBSTACLES INDUSTRIELS • Dans un rapport publié en mars 2024, l’AIE alerte sur les difficultés des fabricants européens à rivaliser avec les géants asiatiques.
Les coûts de production en Europe sont environ 50 % plus élevés qu’en Chine, la chaîne d’approvisionnement demeure fragile, et la main-d'œuvre qualifiée fait défaut. Par ailleurs, la demande européenne pour les voitures électriques progresse moins rapidement que prévu.
En parallèle, la Chine, qui produit plus de 80 % des batteries mondiales, a encore réduit ses coûts en 2024, augmentant la pression sur les industriels européens.
Autre handicap majeur : l’UE ne dispose pas de réserves de matières premières essentielles pour la production des batteries — lithium, cobalt, nickel, manganèse, graphite. Ces ressources sont largement contrôlées par la Chine, l’Australie, l’Argentine et la République démocratique du Congo.
Pour réduire sa dépendance, l’UE a adopté en 2023 un règlement visant à sécuriser l’accès aux matières premières critiques et à développer des partenariats stratégiques (Critical Raw Materials Act).
L’accord de libre échange conclu entre l’UE et le Mercosur en novembre dernier pourrait renforcer l’approvisionnement européen dans ces métaux, s’il est adopté. L’Argentine possède les troisièmes réserves mondiales de lithium ; le Brésil, environ 20% de celles de graphite, de nickel et de manganèse.
AIRBUS DE LA BATTERIE ? • Malgré ces efforts, un certain pessimisme est de mise à Bruxelles. La Cour des comptes européenne a ainsi rendu en juin 2023 un rapport pour le moins négatif sur le sujet.
“L’UE mise gros sur les batteries, mais elle n’a pas toutes les cartes en main”, expliquait alors la responsable de ce rapport, Annemie Turtelboom. “L’accès aux matières premières, le manque d’attrait pour les investisseurs et les coûts à supporter pourraient lui faire perdre son pari”.
Face à cette situation, deux visions s’affrontent. D’un côté, certains plaident en faveur de l’émergence d’un “Airbus de la batterie”, en rassemblant les forces financières et industrielles autour d’un champion européen, à l’instar de l’eurodéputé français Pascal Canfin (Renew).
De l’autre, ceux qui veulent une approche plus décentralisée. “Pour atténuer les risques systémiques et limiter l'exposition des contribuables, l'UE devrait favoriser un écosystème diversifié d'entreprises, plutôt que de s'en remettre à des ‘champions’”, estiment notamment les chercheurs du think tank bruxellois Bruegel.
DÉFENSE • La Commission présentera aux Etats membres un livre blanc sur le marché unique de la défense lors du Conseil européen des 20 et 21 mars.
Le livre blanc fait suite à la présentation par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, du plan ReArm Europe prévoyant de mobiliser 800 milliards d’euros pour renforcer la défense européenne — dont 150 sous forme de prêts de l’Union aux Etats membres pour des acquisitions conjointes, tandis que le reste proviendrait des dépenses des Etats membres permises par l’activation de la clause d’urgence du Pacte de Stabilité et Croissance (PSC).
À ce stade, il est difficile de savoir si le document proposera que les 150 milliards de prêts soient mobilisés sous forme d’un nouvel endettement commun — ce qu’affirment certaines sources — ou par la réorientation de fonds existants — ce qu’avancent d’autres.
L’abandon de cette option de financement serait susceptible de rassurer certains partis de la coalition au pouvoir aux Pays-Bas qui s’y opposent. En cas de désaccord persistant au sein de la coalition gouvernante, les Pays-Bas pourraient s’abstenir lors du Conseil européen.
Selon une première version obtenue par Euractiv, le livre blanc propose d’introduire une “préférence européenne” dans les marchés publics qui ne serait effective que si “les produits européens pertinents sont disponibles”.
Il est néanmoins possible que des changements soient apportés au document avant le Conseil. La Commission proposera également, d’ici le mois de juin, un règlement omnibus sur la défense visant à simplifier les procédures nationales de certification.
ALLEMAGNE • La CDU/CSU, le SPD et les Verts ont annoncé le 14 mars un accord budgétaire massif pour renforcer la défense et relancer l’économie allemande. Le futur chancelier Friedrich Merz souhaite assouplir le frein à l’endettement inscrit dans la constitution allemande depuis 2009.
Le 4 mars, la CDU/CSU et le SPD avaient déjà annoncé un accord visant à exclure les dépenses militaires au-delà de 1% du PIB de l’application du frein budgétaire et créer un fonds spécial de 500 milliards d’euros destiné à relancer l’économie.
En accordant aux Verts des concessions de dernière minute concernant notamment une augmentation des dépenses en matière d’action climatique et d’infrastructure, Friedrich Merz détient désormais une majorité des deux tiers au Bundestag, nécessaire pour sa réforme constitutionnelle du frein à l’endettement.
Les trois partis veulent adopter la réforme avant l’entrée en fonction du nouveau Bundestag le 25 mars, au sein duquel ils risqueraient d’être bloqués en raison des gains de l’AfD et de Die Linke aux élections.
Friedrich Merz, a justifié le fait de ne pas attendre la prise de fonction du nouveau parlement par les circonstances géopolitiques exceptionnelles. La perspective d’une réforme du frein à l’endettement se matérialisant, ce dernier a déclaré : “Germany is back”.
Le Bundestag devrait se réunir le 18 mars pour un vote exceptionnel, l’accord sera ensuite examiné par le Bundesrat le 21 mars, où Merz devra à nouveau négocier une majorité qualifiée.
COMMERCE • Les tensions commerciales entre les Etats-Unis et l’UE s'intensifient. Le mercredi 12 mars, les Etats-Unis ont adopté un tarif douanier de 25% sur les importations d’acier et d’aluminium –– comme prévu.
Le jour même, l’UE a annoncé une série de contre-mesures, dont la réinstitution des tarifs douaniers appliqués en 2018 et 2020 visant les importations de certains biens américains tels que les motos et le bourbon.
D’ici mi-avril, la Commission développera aussi une batterie de nouvelles mesures pour cibler 26 milliards d’euros de biens au total –– la même valeur que les biens visés par les nouveaux tarifs douaniers adoptés par les Etats-Unis.
La riposte européenne n’a pas plu au président Trump. Le jeudi 13 mars, il a menacé en représailles un nouveau droit de douane de 200% appliqué à l’importation de vins et champagnes issus de l’UE.
Donald Trump a indiqué que cette mesure répondait spécifiquement à la réinstitution du tarif douanier européen visant le bourbon américain à partir du premier avril.
Sur le réseau social "Truth Social", Trump a répété que l’UE avait été créée pour "profiter" des USA par son "régime fiscal hostile et abusif".
CANADA • Alors que le Canada vient de nommer un nouveau Premier ministre et que les tensions commerciales avec les Etats-Unis s’intensifient, un sondage réalisé fin février sur un échantillon de 1 500 personnes révèle que 44% des répondants sont favorables à une adhésion du Canada à l’UE.
La porte-parole de la Commission, Paula Pinhon, a déclaré que l’UE est “flattée des résultats”. Malgré cela, une adhésion reste impossible. L’article 49 du Traité sur l’Union européenne dispose que “tout Etat européen” respectant les droits de l’homme, la démocratie, et l’Etat de droit, peut demander à devenir membre de l’Union. Si le Canada partage ces valeurs, le pays n’est pas un “Etat européen”.
Ce résultat s’inscrit dans un contexte d’incertitude pour Ottawa. Face aux ambitions du président Trump de faire du Canada le “51e État fédéré”, le pays cherche à diversifier ses alliances.
The Economist rappelle qu’un rapprochement est cependant possible : notamment, l’accord de libre-échange de 2017, le plus ambitieux du bloc, ne reste que partiellement appliqué faute de ratification par tous les États membres.
SANCTIONS • Le 14 mars, les ambassadeurs de l’UE ont trouvé un compromis avec la Hongrie concernant un renouvellement des sanctions individuelles contre la Russie pendant six mois. Ce renouvellement nécessite l’aval de l’ensemble des Etats membres.
Dans le cadre de ce compromis, quatre individus ont été retirés de la liste des individus faisant l’objet de sanctions, et trois personnes décédées — dont les biens étaient toujours affectés par les sanctions.
HUAWEI • La justice belge investigue la possible corruption d’actuels et anciens eurodéputés qui auraient accepté des pots-de-vin de l'entreprise chinoise Huawei. Des descentes de police ont eu lieu à 21 adresses différentes en Belgique et au Portugal la semaine dernière. Plusieurs personnes auraient été arrêtées, et deux bureaux du Parlement européen auraient été scellés.
Le succès des startups deep tech de l’UE est un enjeu majeur pour elle dans sa quête de souveraineté technologique, écrit John Thornhill dans le Financial Times.
Dans sa dernière édition, la newsletter BLOCS revient sur les difficultés du secteur de l’acier en Europe et les tensions franco-allemandes concernant la défense.
Cette édition a été préparée par Augustin Bourleaud, Antonia Przybyslawski, Thomas Veldkamp, Edgar Carpentier-Charléty, Lidia Bilali, Antoine Langrée et Maxence de La Rochère. À la semaine prochaine !